L’IA donne-t-elle une voix de contestation, une voie de liberté ?

Étude pour La Liberté montrant les arts et les sciences, ou Le génie de l’Amérique encourageant l’émancipation des noirs, Samuel Jennings, 1791 ou 1792

Voici une réponse à une réflexion d’un auditeur, qu’on appellera Agnès1, qui me dit :

Je trouve que l’IA, pour le moment, donne une voix de contestation, une voix de liberté.

Agnès, tu soutiens ici l’expression et la contestation, et remarque, à juste titre, que l’intelligence artificielle générative peut être un moyen, voire un porte-voix, à cette expression populaire, bien qu’elle soit majoritairement le fait de grandes multinationales ou startups qui n’ont pas ces buts en tête. Elle peut être un facilitateur de diverses pratiques, artistiques et créatives, graphiques, musicales… Tu fais ensuite la distinction entre deux usages de l’I.A., qui serait soit vertueuse, en étant « bien » utilisée, ou un usage d’ « orpailleur qui troue la planète » comme tu dis. Tu défends dans cette réflexion un point de vue selon lequel le problème est l’usage que l’on fait de l’outil, et non l’outil en lui-même.

Mon propos est de dire que les choses sont plus nuancées et plus compliquées que ça. Quand un outil est spécialisé, son usage est cadré ; quand un outil est conçu d’une manière précise dans un but précis, quoi qu’on en dise, son usage immensément majoritaire sera celui prévu. Un tank est un tank, il sert à faire la guerre, pas à aller chercher les enfants à l’école. Pourquoi et comment l’I.A. statistique et en particulier générative est-elle conçue ? Pour faire le plus vite possible. Pour gagner du temps, quitte à réduire la qualité. C’est le nœud central de ce que je critique dans ce podcast. Je ne pense pas qu’elle soit un outil d’émancipation, je ne pense pas qu’elle permette à de nouvelles personnes de s’exprimer ; on n’a pas attendu d’avoir des outils automatiques pour s’exprimer, pour faire des images, des musiques ou des textes, certes possiblement « amateurs » ou « maladroits » , mais qui remplissent leur mission communicative ou émotionnelle. Que l’I.A. puisse augmenter la qualité technique, voire artistique, de toute cette production informelle et amatrice, je ne le contesterai pas, mais ce gain de qualité a-t-il vraiment un intérêt ? Lecteurs, ne répondez pas trop vite à cette question (et commencez par définir la qualité)… Quoi qu’il en soit, la majorité, l’immense majorité, des usages de l’I.A. est-elle celle d’une voix et d’une voie contestataire, novatrice ou émancipatrice ? Peut-on aussi affirmer si facilement que l’I.A. répondrait à un besoin des porteurs de voix et de voies contestataires et émancipatrices ? Ou au contraire, ces voix ne seraient-elles pas plutôt enclines à éviter l’usage de l’I.A. parce que justement, elle est un outil qui, fondamentalement, enterre toute idée qui ne serait pas consensuelle, pré-existante et dominante, et donc, par conception, inévitablement anti-créative ?

Faut-il aussi pour autant occulter les nombreux impacts dont je parle dans le podcast ? Faut-il continuer à fermer les yeux sur l’exploitation des ouvriers du clic indispensables au fonctionnement des I.A. statistiques ? Faut-il aussi cacher l’entrisme de l’I.A. dans le milieu éducatif et professionnel, faire croire qu’il est sans impact2 ? Faut-il oublier, comme je l’explique dans le podcast, la perte philosophique potentielle que l’entrainement et l’usage de ces I.A. représente ? Faut-il continuer à aller plus vite, produire plus, en oubliant les impacts écologiques des serveurs nécessaires au fonctionnement des I.A. ? Quel intérêt ? L’I.A. est-elle vraiment « juste un nouvel outil, comme un autre », ou bien, ne serait-ce que par ces impacts nouveaux, ne faudrait-il pas la classer dans une catégorie un peu à part ?

Que l’I.A. puisse avoir un intérêt, c’est évident, elle n’aurait probablement pas ce succès sinon. J’ai simplement estimé qu’il n’était au contraire pas d’un grand intérêt d’en rajouter dans mon podcast, et de me concentrer au contraire sur ce qui je pense n’est pas suffisamment souligné, ni même mentionné : des implications qui vont au-delà de tout ce qu’on arrive à imaginer au premier abord.

De plus, et pour revenir sur le fait que l’I.A. « donne une voix » , je pense qu’il est utile de rappeler la tendance que je décris dans Sérendipité et innovation, qu’elle est aussi un filtre contre l’innovation, qu’elle enfouit toute idée nouvelle et la dissous dans la masse du consensus et qu’à ce titre, plus son usage se répandra, plus elle aura au contraire tendance à faire taire toute expression hors du rang.

Quand tu veux juste « créer », pour « partager du savoir » tu ne les intéresses pas [les distributeurs et producteurs]. En plus, si tu fais ce travail « d’information » noble… ça coûte des ronds et personne ne te suis.

Tu soulèves dans ton commentaire, plutôt en sous-texte, mais cette dernière phrase le montre bien, une réalité socio-économique, en ce qu’il est notoirement difficile de faire les choses « pour l’art » et d’y gagner sa vie, à tout le moins de réussir à financer ses projets. De ce point de vue, pour toi, l’I.A. serait une solution grâce à la réduction des coûts qu’elle apporte. De mon côté, je pense que ce ne pourrait être vrai que si on se limite à une vision purement financière des coûts et que par là, on ignore les « externalités négatives », tous les coûts non traduits en monnaie. Ce que j’essaie de dire, c’est que l’I.A. a un coût terriblement supérieur à son prix de location, un coût social, un coût environnemental, un coût philosophique. D’ailleurs, il est assez facile de pousser le raisonnement et montrer, comme c’est souvent le cas en économie, que ces coûts non chiffrés se traduisent en fin de boucle aussi en réalité économique et financière, bien que de manière indirecte, qu’il faudra aussi payer en monnaie. Quand on parle d’I.A., le jeu n’en vaut pas toujours la chandelle…

Troquer les producteurs, éditeurs et autres financeurs contre l’usage de l’I.A., est-ce réellement une démarche émancipatrice ? Pour toutes les raisons déjà évoquées, est-ce que, individuellement autant que globalement, utiliser, cautionner et étendre l’usage de l’intelligence artificielle générative serait vraiment un gain de liberté ? Ou bien ne serait-ce pas une nouvelle forme d’aliénation, à une technique autant qu’à certaines entreprises privées ?

Quoi qu’il en soit, ne voir les producteurs ou les éditeurs que comme des entraves imposées à la création est une vision réductrice de leur rôle, qui, au-delà du financement et de la distribution, est aussi un rôle d’accompagnement du créateur ou de la créatrice, lui donnant un cadre de travail qui l’aidera à toucher son public. L’IA dans ce cas prive l’auteur de l’expérience et du contact humain, pourtant indispensable à faire mûrir l’œuvre autant que l’auteur, qu’elle ou il soit en accord avec les retours qu’on lui fait ou pas. Tout retour, et en particulier celui de personnes expérimentées, et qui connaissent les attentes du public auquel on souhaite s’adresser, permet d’ouvrir le champ de sa réflexion, aussi bien en confirmant qu’en infirmant la pertinence des choix d’auteur.

Je tiens aussi à rappeler qu’il est possible de financer son travail en toute indépendance, tout en convenant de la difficulté à travailler juste « pour l’art »3. Je ne vis moi-même en grande partie que de la bonne volonté de gens qui font des dons volontaires aux outils que je développe4, par ailleurs distribués gratuitement et sous licence libre. Je ne dis pas que c’est facile ni évident, ni qu’on peut tous vivre de notre art via des dons ou des abonnements, comme sur les plateformes Tipeee ou Patreon, ou en auto-éditant les livres qu’on écrit, mais que c’est possible de faire de grandes et belles choses en minimisant les compromis, et c’est là un exemple de technologies que je trouve bien plus vertueuses que l’I.A., et immensément plus émancipatrices.

  1. Afin de respecter l’anonymat de mes lecteurs et auditeurs qui le souhaitent, j’assimile leurs remarques à celles de ma poule Agnès, avec qui je passe beaucoup de temps à philosopher. ↩︎
  2. Début 2025, l’éditeur de logiciels Autodesk a annoncé licensier 9% de ses effectifs (1350 personnes) au profit du développement de l’I.A. ↩︎
  3. J’utilise très majoritairement le mot art comme synonyme d’œuvre artistique autant que de fruit de l’artisanat. ↩︎
  4. Distribués, sous licence libre, notamment par l’association à but non lucratif RxLaboratorio. ↩︎

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