Comment ça va les gens de la moyenne ?

Barricade dans la rue de Soufflot, à Paris, le 25 juin 1848. Horace Vernet, entre 1848 et 1849.

Un auditeur, qu’on appellera Agnès1, m’a récemment laissé un commentaire qui commençait par :

Ça devient du Colette Magny […] dans ta voix.

Je réponds à cette critique sur la forme (mais aussi, évidemment, sur un fond qu’Agnès estime « trop politisé« , je reviens sur ce sujet dans la deuxième partie de l’article). Je ne peux que te remercier, Agnès, bien que je sente que tu ne dises ça comme un reproche ; Colette Magny2 était quelqu’un que j’admire beaucoup, aussi bien pour sa manière de chanter et de parler que pour ses prises de position assumées, et je suis flatté que tu me compares à elle.

Pour les plus jeunes d’entre nous qui ne la connaîtraient pas, je vous invite à la découvrir d’abord en chanson :

Colette Magny chante « Les gens de la moyenne » en 1966 sur l’ORTF.

Je n’ai pas choisi cette chanson, qui me rappelle Working Class Hero de John Lennon, par hasard ; non seulement les paroles3 résonnent avec mes convictions personnelles, mais par un détour dont le hasard a le secret, elles me ramènent aussi au sujet de l’intelligence artificielle.

Comment ça va les gens de la moyenne ?
vous savez, sans vous, on ne peut rien du tout.
(...)
Les études ne sont guère nécessaires
pour les hommes que l'on dit ordinaires
4 % de fils d'ouvriers à l'université
mais pour voter, même par une croix
à signer, on vous incitera.

Alors qu’une de mes critiques principales du fonctionnement des intelligences artificielles statistiques est qu’elles ne parviennent qu’à régurgiter des moyennes, potentiellement vides de sens, tout en incluant toutes sortes de biais, et que conséquemment, elles ne génèrent artistiquement rien d’autre que des consensus mous, noyant l’innovation et l’originalité dans l’océan de leurs données, il est bon de se rappeler aussi l’importance et la puissance de ce qu’on dit (à tort) être la moyenne (qui cache la diversité) dans la société, des femmes et des hommes ordinaires. Le « succès » de l’I.A. anonymisant et collectivisant le savoir est-il une revanche des héroïnes et des héros anonymes que nous sommes tous, montrant la puissance de notre savoir collectif, ou bien au contraire une technique additionnelle apportée à l’escamotage et la dévaluation du travail humain, de chacun et de chacune des prolétaires ?

Mais je comprends bien, Agnès, que tu ne faisais pas référence à ma voix de chanteur, à laquelle d’ailleurs je déconseille très fortement à quiconque de prêter l’oreille. Tu faisais sans doute plutôt référence à un ton que tu aurais préféré plus neutre, et me compares plutôt à cette Colette Magny là, dont je recommande vivement l’écoute :

Chansons et interview de Colette Magny sur la Radio Télévision Suisse (RTS) en 1972 à l’occasion de la sortie de son album Répression.

Au delà de la critique sur la forme, Agnès ajoute :

C’est hyper politisé, trop.

Agnès, tu ouvres et refermes ton commentaire par ce reproche, que je t’avoue ne pas comprendre ; je ne comprends pas ce que veut dire « trop politisé« . Le sujet de l’intelligence artificielle est un sujet politique par essence, en ce qu’il touche la société dans son ensemble, que l’I.A. a un impact particulièrement étendu, de l’écologie à la société, l’économie et la culture.

Tu me reproches à la fois de critiquer la droite et en particulier l’extrême droite parce que j’affirme qu’elle défend l’entrisme de l’intelligence artificielle, tout en constatant qu’aux États-Unis elles en sont à l’origine, nommément via Trump, Musk, et les patrons de la tech, lobbyistes « faisant feu de tout bois » comme tu le dis bien. Si je cite Jordan Bardella et le Rassemblement National4 notamment, c’est bien justement pour montrer et expliquer que l’extrême droite en France porte et pousse aussi l’I.A., tout en ayant conscience de ses impacts, notamment environnementaux, de manière encore plus directe et décomplexée que la droite plus modérée. Je ne fais que le constater, et ça ne fait pas de mon propos un propos « trop politisé ».

J’entends bien dans ton propos qu’une idée de gauche est pour toi nécessairement techno-ignorante5 ; alors oui, tu le dis de tous les bords politiques, mais tu insistes sur la gauche, et finalement, je pense que c’est aussi ça que tu me reproches, d’avoir osé aller regarder ce que les politiciens disent de l’I.A. et d’avoir noté que ce sont précisément ceux de gauche, et trotskistes, qui en parlent le plus et le mieux, de la manière la plus critique, bien que j’en arrive malgré tout à la même conclusion que toi : je n’ai trouvé que peu de prises de position. À quelques exceptions près, par exemple et de manière tout à fait remarquable, au Nouveau Parti Anticapitaliste, par la voix d’Hubert Krivine6, physicien français et ancien chercheur au Laboratoire de physique théorique et modèles statistiques, qu’on peut difficilement taxer de techno-ignorance.

J’ajouterai finalement qu’en tout état de cause, et en particulier sur des sujets inévitablement politiques comme celui de l’I.A., ce podcast n’a pas vocation à une quelconque et impossible objectivité, ni à présenter tous les points de vue imaginables ; il en présente un, le mien, mais j’ai la volonté de laisser la porte ouverte à une réflexion démocratique et collective, ne considérant pas avoir moi-même atteint une maturité suffisante pour affirmer être arrivé à une quelconque « réponse » aux problèmes que je relève. J’ai pour seul but de provoquer la réflexion, d’ouvrir le débat, et d’essayer d’apporter des idées un peu différentes des pensées les plus communes, avec suffisamment de recul, de temps de réflexion, et d’informations sourcées, pour que ces idées soient introduites avec une certaine légitimité. Libre à chacun par la suite de s’en saisir ou de les contredire. Le mieux étant de le faire comme tu le fais toi-même, en réponse directe aux articles ou épisodes publiés ici, pour que les échanges puissent continuer.

  1. Afin de respecter l’anonymat de mes lecteurs et auditeurs qui le souhaitent, j’assimile leurs remarques à celles de ma poule Agnès, avec qui je passe beaucoup de temps à philosopher. ↩︎
  2. Colette Magny, 1926-1997 : chanteuse et auteure-compositrice-interprète libertaire française. Par son allure, son style, ses textes rebelles et ses engagements, elle est un personnage singulier de la chanson contemporaine. ↩︎
  3. Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Vous savez, sans vous, on ne peut rien du tout.
    Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Savez-vous que sans vous, on ne peut rien du tout ?

    Les études ne sont guère nécessaires
    pour les hommes que l’on dit ordinaires.
    4 % de fils d’ouvriers à l’université,
    mais pour voter, même par une croix
    à signer on vous incitera
    et si jamais, trop nombreux, vous refusez d’y aller
    un jour si vous n’y prenez garde
    on vous y conduira par aiguillon électrique
    un bétail pour aller plus vite
    comme en Amérique.

    Mais c’était à Selma Alabama,
    c’est pas notre chair,
    c’est pas notre sang,
    on s’en fout !

    Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Vous savez, sans vous, on ne peut rien du tout.
    Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Savez-vous que sans vous, on ne peut rien du tout ?

    Les étudiants ont manifesté,
    par la police, ont subi des sévices
    mais c’était à Lisbonne, au Portugal
    mais cette fois, c’était leur chair, c’était leur sang.
    Les bourgeois de la ville
    ont renié publiquement
    quarante années de gouvernement.

    Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Vous savez, sans vous, on ne peut rien du tout.
    Comment ça va les gens de la moyenne ?
    Savez-vous que sans nous, personne ne peut rien du tout ?
    ↩︎
  4. Lire ce communiqué du Rassemblement National. ↩︎
  5. « Oui mes amis vraiment de gauche sont encore sous Windows XP » ↩︎
  6. Lire La notion de vérité est totalement absente de ChatGPT. ↩︎

Soutenez-nous

Vos dons sont la seule source de revenus permettant à ce contenu d’exister, en complète indépendance, sans pub, sans sponsoring. Merci !

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *