Les couleurs préhistoriques

Intérieur de la grotte de Lascaux, peintures préhistoriques

Il est impossible de savoir précisément quand les humains modernes, ni même lesquelles des 15 espèces actuellement connues du genre Homo1, ont commencé à produire les premières images colorées artificielles. On a longtemps cru Homo sapiens être l’auteur des premiers arts pariétaux, dans une habituelle forme d’anthropocentrisme, mais de nouvelles méthodes de datation ayant vu le jour au 21ᵉ siècle2 ont repoussé les plus anciennes traces de peinture connues, réparties dans trois grottes en Espagne3, plus de 64 800 ans avant notre ère, c’est-à-dire environ 20 000 ans avant l’arrivée de l’Homme moderne en Europe de l’Ouest. On attribue aujourd’hui les premières peintures pariétales à l’Homme de Néandertal. Il est difficile de dire si ces premières colorations artificielles font véritablement l’objet d’un choix de teinte, ou si les pigments utilisés le sont pour des raisons plus pratiques qu’esthétiques, afin de simplement représenter des formes, comme elles peuvent l’être grâce à la gravure ou la sculpture. Il semble d’ailleurs que le son plus que la couleur ait joué une grande importance dans l’élaboration de certaines de ces peintures préhistoriques. Iégor Reznikoff4 décrit comment, dans plusieurs grottes, les endroits les plus résonnants sont les mieux dotés en peintures, en particulier quand les échos de certains sons peuvent rappeler les cris d’animaux. Des points rouges marquent souvent les emplacements avec un maximum de résonance ; la concordance entre ces points et les résonances atteint 99 % dans de nombreuses grottes. Quoi qu’il en soit, ces premières peintures sont monochromes ou bichromes, et il semble que le premier pigment à usage artificiel humain ait été l’ocre rouge. C’est une terre argileuse et siliceuse à laquelle des oxydes de fer rouges donnent la couleur, qu’on peut trouver à l’état naturel, mais qu’on obtient plus fréquemment par calcination de l’ocre jaune, une terre semblable, mais colorée par un autre pigment, la goethite, un autre oxyde de fer5. Ces pigments particuliers accompagnent les espèces humaines depuis au moins 66 000 ans, et, non toxiques et de grande longévité, ils sont toujours appréciés, aussi bien en décoration que pour les beaux-arts ou la maçonnerie. Bien avant de servir de pigment pour la peinture dans des grottes, l’ocre était d’ailleurs déjà utilisée et gravée ; la plus ancienne trace d’usage de l’ocre remonte à 250 000 ans, encore une fois par Néandertal en Europe de l’Ouest. On retrouve des fragments d’ocre gravés en Afrique australe datant de 77 000 ans. Les vénus paléolithiques, ces statuettes féminines sculptées par Homo sapiens en ivoire, en pierre tendre ou en terre cuite, dont la plus ancienne est datée de 35 000 à 40 000 ans6, étaient quasiment toutes peintes, montrant un usage ancien de la couleur en tant que telle, tout en accompagnant la naissance de l’art figuratif. L’ocre des peintures pariétales était aussi accompagnée de colorant noir, soit de l’oxyde de fer noir7, qu’on trouve à l’état naturel sous forme de magnétite, un minéral noir généralement aimanté, soit du carbone. Voilà comment l’humain a utilisé ses tous premiers pigments, dérivés du quatrième élément le plus abondant sur terre8, le fer, et du quatrième élément le plus abondant de l’univers, le carbone ; les premières couleurs de l’histoire de l’art sont donc le rouge et le noir.

Il y a 21 000 ans environ était peinte la « chapelle Sixtine de l’art pariétal », la grotte de Lascaux, exceptionnelle par le nombre et la qualité de ses peintures et gravures, représentations d’aurochs dont certains mesurent jusqu’à cinq mètres, de chevaux, de cerfs, d’un seul ours, de bouquetins, de bisons, d’un seul renne, d’un rhinocéros, mais aussi d’un homme à tête d’oiseau et de signes indéchiffrables. Ce dernier homme et le rhinocéros font partie d’une scène construite avec un bison apparemment blessé, et non d’une simple juxtaposition d’éléments sur une même paroi, comme c’est plus souvent le cas dans l’art pariétal.

Cette scène renvoie probablement à un épisode mythologique dont la signification reste mystérieuse. Ces œuvres sont aussi un des premiers exemples de polychromie, et on y retrouve de nombreuses couleurs en plus de celles déjà citées : le noir du dioxyde de manganèse, un minéral naturel, qu’on utilise toujours en céramique, pour la fabrication des tuiles ; le rouge de l’hématite, encore un oxyde de fer, qui a plus tard servi de pigment dans l’Antiquité, mais aussi chez les Mayas ; le blanc de calcite, un carbonate de calcium qu’on appelle aussi la « chaux » et dont une variété cristallisée, le spath d’Islande, a été très étudiée pour ses propriétés optiques, notamment par Christiaan Huygens9. Ce cristal aurait pu servir de pierre de soleil à des Vikings, leur permettant de s’orienter en mer par temps couvert, comme moyen de localiser le soleil en exploitant la polarisation de la lumière. Cette hypothèse, bien que crédible, n’est cependant pas prouvée. Tous ces pigments utilisés dans la grotte de Lascaux étaient des pigments naturels, utilisés tels quels sans transformation ; le premier pigment artificiel sera fabriqué plus de 15 000 ans plus tard en Égypte. En l’absence de transmission écrite des traditions et des mythes, ces multiples usages de la couleur ne peuvent pas être interprétés ni expliqués, et il faut attendre l’Antiquité pour découvrir la symbolique derrière l’usage de tous ces pigments, et le développement de la fabrication de premiers pigments artificiels.

Je vous invite à me suivre dans un voyage d’est en ouest au pays des couleurs, avant de revenir en Europe découvrir les évolutions des couleurs depuis le moyen-âge jusqu’à l’informatique.

  1. En 2025, 15 espèces sont communément incluses dans le genre Homo, en incluant Homo longi, L’homme de Denisova, identifié par analyse génétique en 2010. On pourrait peut-être inclure une 16e espèce correspondant au fragment de mâchoire LD 350-1 décrit en 2015 ; cette nouvelle espèce, encore non dénommée, datant de 2,75 à 2,8 millions d’années, serait la plus ancienne espèce humaine connue. Seule l’espèce Homo sapiens, l’humain moderne, a survécu jusqu’à aujourd’hui, pour des raisons encore relativement mystérieuses. ↩︎
  2. La datation uranium-thorium permet de dater les dépôts carbonatés qui se forment lors de l’évaporation de l’eau, en mesurant la proportion d’uranium et de thorium dans ces dépôts. En effet, au moment du dépôt, il n’y a que de l’uranium, qui se désintègre progressivement en thorium ; la proportion entre les deux permet donc d’estimer le temps écoulé depuis le dépôt. Les dépôts de calcite étant courants sur les peintures pariétales, cette méthode permet de dater les peintures ainsi recouvertes. ↩︎
  3. La Pasiega, Maltravieso et Ardales.
 D. L. Hoffman et al., U-th dating of carbonate crusts reveals Neandertal origin of Iberian cave art, Science, 2018. ↩︎
  4. Iégor Reznikoff (1938 – ) est un mathématicien et musicologue français. Après avoir travaillé sur la résonance romane et autres édifices sonores, il est invité par le préhistorien Michel Dauvois à étudier l’art pariétal et les grottes qui l’abritent. C’est ainsi qu’il présente en 1987 la corrélation entre les emplacements des peintures et la qualité acoustique du lieu. Ces travaux sont fondateurs de l’archéoacoustique. ↩︎
  5. De l’oxyhydroxyde de fer. ↩︎
  6. La vénus de Hohle Fels, découverte en 2008 en Allemagne. ↩︎
  7. Du tétroxyde de fer ou oxyde de fer (II, III). ↩︎
  8. Après l’oxygène, le silicium et l’aluminium. ↩︎
  9. Christiaan Huygens (1629 – 1695) est un mathématicien, astronome et physicien néerlandais, et considéré comme l’alter ego de Galilée. Il est à l’origine de la première description exhaustive du système solaire, à six planètes et six lunes à l’époque, en donnant une idée de sa dimension et de la dimension et emplacement des planètes. Il construit aussi la première horloge à pendule et a joué un rôle déterminant dans le développement du calcul moderne, fondateur notamment pour la formulation postérieure de la théorie ondulatoire de la lumière. ↩︎

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