Couleurs médiévales

Adoration des Mages, Antiphonaire de Philippe de Lévis, évèque de Mirepoix, 1533-1537

On pourrait facilement imaginer que l’histoire de la couleur en Europe suit une ligne bien tracée du Moyen Âge et du développement du christianisme à nous jours, mais il n’en est rien. Si bien sûr certaines symboliques culturelles ont pu naître il y a presque 2 000 ans, les valeurs et associations colorées ont grandement fluctué au gré des religions, des modes, des politiques et des rivalités, et du prix des pigments…

Alors que l’étude scientifique et mathématique de la lumière, l’optique, continue après l’Antiquité dans le monde arabo-musulman, au Moyen Âge en Europe la couleur est surtout une affaire de religion, et le christianisme autant que la tripartition des sociétés indo-européenne1, en trois fonctions religieuse, guerrière et économique, sont au fondement de la symbolique et de l’usage des couleurs. Certains religieux, comme Bernard de Clairvaux2, considèrent que l’usage de la couleur est un artifice, futile face à la Création divine, en tant qu’enveloppe mensongère qui dissimule la véritable nature des objets. Pour lui, grand promoteur de l’ordre cistercien mû par un idéal d’austérité, tout doit conduire à une vie simple et sans distraction propice à la relation avec Dieu. L’architecture, l’art et les manuscrits cisterciens suivent alors ces préceptes dans un style pur et dépouillé ; les enluminures usent d’une palette de couleurs très limitée, sans dorure, jusqu’à évoluer au 12e siècle dans un style monochrome et sans représentation figurative, comme on l’observe dans la bible de Clairvaux aujourd’hui conservée dans la ville de Troyes.

Bernard de Clairvaux s’oppose ainsi à d’autres prélats qui, tels l’ordre clunisien ou Suger3, l’abbé de Saint-Denis, ont au contraire le goût des ornements, des dorures et des couleurs. Alors que Suger décide de remplacer l’ancienne abbatiale carolingienne de Saint-Denis et lance plusieurs siècles de travaux aboutissant à l’actuelle basilique, le premier édifice de style gothique, Bernard de Clairvaux écrit :

L’Église resplendit dans ses murs et elle n’a rien pour ses pauvres. Elle revêt d’or ses pierres et abandonne ses fils tout nus. Aux dépens des miséreux, on régale les yeux des riches.

Ce à quoi Suger répond :

Ce qui m’a paru juste avant tout, c’est que tout ce qu’il y a de plus précieux doit servir d’abord à la célébration de la sainte eucharistie.

Selon lui, si Dieu prescrit de recueillir le sang des sacrifices des boucs, des veaux ou d’une génisse rouge4 dans des coupes d’or, alors le sang du Christ doit être reçu dans des vases d’or, de pierres précieuses, « de tout ce que l’on tient de précieux dans la création ».

Quoi qu’il en soit, si les religieux débattent sur l’usage de la couleur, elle fait partie, et en particulier l’or et les dorures, des symboles de richesse du Moyen Âge. On retrouve alors encore l’habituelle opposition transculturelle entre le blanc et noir, et les couleurs vives, spécialement le rouge. Le blanc est associé aux fonctions sacerdotales, aux valeurs religieuses et morales ; le rouge et les couleurs jaune-orangées vont aux fonctions guerrières, à la noblesse, tandis que le noir et les teintes foncées, le vert, sont associées à la production des biens matériels, à la fonction économique, le tiers-état. Le blanc deviendra toutefois un symbole de royauté à la fin du Moyen Âge, et la couleur du drapeau français jusqu’à la révolution. Il sera gardé pour former la bande centrale du drapeau tricolore, encadré des couleurs rouge et bleu de la ville de Paris, dans une forme adoptée pour la première fois par la marine le 15 février 1794. Les trois couleurs étaient cependant déjà en usage sous la royauté et on peut aussi y lire la représentation des trois ordres de la société : il y a le rouge religieux de la bannière de l’abbaye de Saint-Denis, élaborée en 1124 par l’abbé Suger ; le blanc de l’étendard royal ; et le bleu, avec une croix blanche, du pavillon de la marine marchande.

Dans ce monde chrétien, le blanc est un symbole de pureté, d’humilité, tandis que le noir, symbole des ténèbres et de la mort, est une couleur peu présente. La teinture noire n’est de toute façon pas encore maîtrisée, et au début du Moyen Âge, il n’y a pas de véritable noir. On marque alors le deuil, comme en Asie d’ailleurs, par le port de vêtements non teints, naturels. Il n’y a pas non plus véritablement de bleu jusqu’à la fin du 11ᵉ siècle, celui-ci étant considéré comme une variété de noir. C’est seulement au milieu du Moyen Âge qu’il se différencie et devient symbole de pureté et de candeur, utilisé pour représenter le voile de la Vierge, et adopté sur les vêtements et armoiries. C’est aussi à cette période que l’on commence à associer des couleurs aux vêtements des bébés en fonction de leur sexe, alors qu’auparavant, on les habillait de layettes bariolées, découpées dans les vieux vêtements des adultes. Ce bleu divin de la Vierge, considéré comme une couleur chaude, est alors associé aux filles, et c’est le rose, vu comme un rouge viril, mais pâle, qu’on associe aux garçons, avant que tous ne reçoivent un vêtement unisexe blanc en grandissant. À la suite de la grande peste du milieu du 14e siècle (qu’on renommera « peste noire » au 16e siècle), les lois somptuaires5 interdisent aux aristocrates romains de porter des vêtements colorés qu’on juge ostentatoires, et le noir est progressivement adopté dans les cours européennes. Alors que les teinturiers progressent dans la fabrication du noir, le véritable noir profond reste difficile à atteindre : il déteint facilement et tend vers le brun ou un violet grisâtre. L’habit noir est alors un signe de richesse, et le clergé comme les nobles finissent par s’habiller de noir à la fin du Moyen Âge et pendant la renaissance, comme on le constate dans les portraits du 15ᵉ et 16e siècle et de la cour d’Henri VIII par exemple.

L’or, et l’argent dans une moindre mesure, métaux nobles qui ne s’oxydent pas, ne se dégradent pas et gardent facilement leur éclat au fil du temps ont une grande valeur monétaire autant que symbolique ; les fabriquer à partir d’autres métaux fait partie des objectifs des alchimistes depuis l’Antiquité, et cette discipline proto-scientifique donnera naissance plus tard à la chimie. Les dorures, aussi bien sur les enluminures ou l’architecture que les vêtements, sont donc un moyen de montrer la richesse et la sophistication. Le jaune au contraire, terne et triste, la couleur du soufre qu’on considère maléfique, est alors associé à la maladie, au déclin, à la trahison ; à la fin du Moyen Âge, il devient la couleur de la robe de Judas ; il est la couleur qui s’oppose le plus au bleu vif du voile de la Vierge. L’éclat du jaune dans la nature, rayonnant autant dans la brillance de l’or que l’éclat du soleil ou des feuilles de l’automne, est difficile, voire impossible à reproduire aussi bien en peinture qu’en teinture ; il est d’ailleurs toujours difficile à obtenir en imagerie numérique de nos jours. Ce jaune artificiel qui tend facilement vers des teintes ternes et sales rappelle le teint jaunâtre donné par les maladies du foie, et la bile de la colère dans la théorie humeurs héritée de la médecine antique d’Hippocrate6 et de Galien7 qui guidera la médecine du Moyen Âge et au-delà. Selon cette théorie, le corps est constitué de quatre humeurs : le sang, rouge, produit par le foie et reçu par le cœur, qui nourrit les muscles, associé au tempérament sanguin, c’est-à-dire jovial et chaleureux ; la pituite, aussi appelée flegme ou lymphe, associée à l’eau et à la pureté du blanc, à un tempérament imperturbable, de sang-froid, voire apathique ; l’arabile ou bile noire qui vient de la rate et provoque la tristesse et le chagrin ; et enfin la bile jaune, produite par le foie comme le sang, qui provoque la colère et la violence et qu’Ambroise Paré8 au 16e siècle associe aussi à « la vertu expulsive des intestins ». On retrouve, encore et toujours, les contrastes noir, blanc et rouge, auxquels on ajoute le jaune, et la symbolique européenne de ces couleurs qui m’est parvenue, en tant que produit de la société française du 20e siècle, malgré les évolutions et révolutions culturelles, du blanc pur, du noir triste, du rouge chaleureux et du jaune de la maladie. C’est aussi au Moyen Âge que prend racine un antisémitisme déjà associé à la couleur jaune. Le quatrième concile du Latran9 en 1215 impose aux juifs et musulmans de porter des signes distinctifs :

« Dans certaines provinces, la différence dans l’habit distingue juifs ou sarrasins des chrétiens, mais dans d’autres s’est répandue une telle confusion qu’aucune différence ne les distingue.
Aussi arrive-t-il parfois que, par erreur, des chrétiens s’unissent à des femmes juives ou sarrasines et des juifs ou des sarrasins à des chrétiennes. »

Pour les juifs, ces signes sont vestimentaires et consistent en un béret ou un chapeau pointu, jaunes, et en France, une rouelle (une petite pièce d’étoffe), jaune aussi. Notons que ces chrétiens du 13ᵉ siècle ne font pas preuve ici d’innovation, alors que dès le 9e siècle les califes musulmans imposent aux dhimmis, les résidents non-musulmans, de porter un signe distinctif, bleu pour les chrétiens, et déjà jaune pour les juifs10. Les musulmans eux-mêmes héritent bien sûr de pratiques plus anciennes, la tolérance, en particulier religieuse, n’étant pas une vertu courante des sociétés humaines. Le 13ᵉ siècle marque cependant un tournant dans l’histoire juive, et surtout celle de l’antisémitisme, en Europe. Les « juifs perfides » se voient interdits d’occuper des fonctions d’autorité, de toute relation professionnelle et sociale avec les chrétiens, ou encore de se montrer pendant la semaine sainte. On leur attribue donc la couleur du traître Judas, le jaune, image de la différence entre l’or vrai et un vil métal, tel que les alchimistes peuvent en fabriquer sans parvenir à l’or. On conduit alors les faux-monnayeurs au supplice couverts d’une robe jaune. À la même époque, le vert est aussi une couleur que les teinturiers peinent à fixer et représente alors la frivolité, de l’amour ou de l’enfance, mais aussi la chance et le hasard, puis l’islam, et le diable.

Il serait difficile de terminer notre tour des palettes de couleurs du Moyen Âge sans évoquer les vitraux dont le développement s’étale sur toute la période. La couleur est alors lumineuse, et, en tant que telle, très liée au divin, mais la palette reste dans un premier temps limitée à du bleu clair, du jaune, du verdâtre. Ces couleurs sont obtenues en mélangeant certains oxydes au verre, et il faut attendre au moins trois siècles après l’invention des vitraux au 5ᵉ siècle pour que la palette s’élargisse. Le rouge auparavant trop foncé fini par se répandre, éclairci par de nouvelles techniques de fabrication alternant du verre coloré et incolore. Vient ensuite l’invention de la grisaille, une peinture appliquée sur le verre puis cuite qui élargit encore les possibilités, jusqu’à l’invention du jaune d’argent au 14ᵉ siècle, un nouveau type de peinture, jaune vive, qui pénètre le verre à la cuisson, et permet de dessiner des couleurs plus éclatantes à une époque où l’on cherche des vitraux clairs et lumineux, tout en permettant d’associer deux couleurs sans besoin de séparateur de plomb entre elles.

La renaissance et la période moderne qui suivront verront progressivement l’amélioration des techniques de fabrications des couleurs en tous genres, et leur usage de plus en plus facile pourra s’accompagner de nouvelles règles, modes, et symboles avant que les sciences naissantes, notamment physiques et chimiques, ne viennent aussi apporter une nouvelle compréhension et de nouvelles techniques qui apporteront au monde moderne une variété de couleurs encore jamais vue.

  1. Décrite par l’anthropologue Georges Dumézil au début du 20e siècle. ↩︎
  2. Bernard de Fontaine, abbé de Clairvaux (1090 – 1153) est un moine bourguignon, réformateur religieux et grand promoteur de l’ordre cistercien. ↩︎
  3. Suger (1080 ou 1081 – 1151) est un abbé et homme d’État français, conseiller de Louis VI le Gros puis de Louis VII le Jeune, il fait reconstruire la basilique Saint-Denis qui donne naissance à l’art gothique. ↩︎
  4. La génisse rouge, est, selon la Torah, une vache qui n’a jamais été gestante ni traite et n’ayant jamais porté le joug, apportée aux prêtres en sacrifice. Ses cendres étaient utilisées pour la purification des impuretés des cadavres causées par un Israélite entrant en contact avec un cadavre humain. L’achat par Israël de génisses rouges importées des États-Unis sert de justification au Hamas pour son attaque terroriste du 7 octobre 2023, car il répondrait à une prophétie juive permettant à Israël la destruction de sanctuaires musulmans à Jérusalem. ↩︎
  5. Les lois somptuaires sont les réglementations qui encadrent la consommation en fonction de l’appartenance sociale, ethnique ou religieuse. Elles servent à rendre visible l’ordre social, par exemple en interdisant l’usage de produits de luxes à certaines catégories sociales ou en prescrivant le style vestimentaire. ↩︎
  6. Hippocrate (c. -460 – c. -377) est un médecin et philosophe grec qu’on considère comme le père de la médecine. Il a révolutionné la médecine antique en lui donnant un statut de profession à part entière, en faisant une discipline autonome de la philosophie ou de la théurgie (l’invocation de bons esprits). On sait en réalité très peu de choses sur sa vie, et son fameux serment – qui n’est plus réellement prononcé tel quel aujourd’hui, mais a inspiré les serments modernes des écoles de médecine – est probablement en fait l’œuvre de multiples auteurs. ↩︎
  7. Claude Galien (129 – 201) est un médecin, chirurgien, pharmacien, biologiste grec, qui a soigné plusieurs empereurs à Rome. Il est un des fondateurs des principes de base de la médecine européenne, en donnant la priorité à l’observation anatomique. Il teste ses hypothèses physiologiques sur les animaux et appuie ainsi ses recherches sur « ses deux jambes » : le logos (la raison) et l’empeiria (l’expérience). Son œuvre a d’abord été oubliée dans l’Europe chrétienne du début du Moyen Âge, mais est revenue, comme d’autres sciences, depuis Byzance par le monde musulman et des traductions en arabe, avant d’être aussi redécouverte depuis les sources grecques d’origine à la renaissance. ↩︎
  8. Ambroise Paré (1509 ou 1510 – 1590) est un chirurgien et anatomiste français, chirurgien du roi et des champs de bataille, il est l’inventeur de nombreux instruments de médecine, et participe notamment à la diffusion de techniques de cautérisation dans un monde qui voit apparaître l’usage généralisé des armes à feu. ↩︎
  9. Le concile Latran IV s’est tenu pendant trois semaines en 1215 au Latran, un site romain dont certains bâtiments appartiennent au Vatican, à l’initiative du pape Innocent III. Il marque l’apogée de la papauté médiévale. Innocent III souhaite alors lancer la 5e croisade et l’uniformisation des croyances. ↩︎
  10. Et les chrétiens sont associés à l’image du porc, tandis que les juifs le sont à l’âne ou au singe. ↩︎

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