Comment imposer l’intelligence artificielle ?

Sam Altman watches over a family consuming his AI. The living room vignette is framed by power tool imagery. The words “Behaviour Power” are the top of the artwork, framing the intent of the piece.

Behaviour Power, Bart Fish & Power Tools of AI, Licenced by CC-BY 4.0

Introduction : Malgré tout…

Un refus des IA génératives…

C’est peu de dire que le mot « éthique » est devenu un des plus prononcés dans les discussions autour des IA. C’est bien là une preuve que les IA en posent, des problèmes éthiques. Si le plus souvent on oublie de définir ce qu’on entend par « éthique », on sait que le champ est vaste. Si les problèmes des grandes IA, environnementaux, sociaux, économiques, politiques, sont si nombreux et importants, comme j’ai pu le décrire ici, comment arrivent-elles à si bien s’imposer à la population, malgré un rejet de plus en plus manifeste, notamment des jeunes générations, mais aussi des scientifiques, des enseignantes et enseignants1, des journalistes2, des informaticiennes et informaticiens, les traducteurs et traductrices3, les voix4, les artistes, nombreuses à s’exprimer et maintenant appeler au boycott5 ou à des interdictions comme le fait Amnesty International6 ?

Amnesty International appelle les États à interdire les systèmes autonomes d’IA générative dont la création repose sur le moissonnage illégal de données en ligne.

Amnesty International

Mais une course à l’investissement

Alors que rien n’est profitable, financièrement parlant, dans les intelligences artificielles (en tout cas en ce qui concerne les grands modèles généralistes les plus répandus), et qu’il est même raisonnable de douter qu’elles puissent être profitables un jour vu les faibles bénéfices comparés aux dépenses gigantesques qui courent toujours7, rien ne semble arrêter les investisseurs, ni les politiques qui les accueillent à bras ouverts. Ainsi, en mai 2026, le japonais Softbank annonce 75 milliards d’euros d’investissement dans les IA en France, dont 45 milliards concernant trois centres de données dans les Hauts-de-France avant 2031 ; le canadien Brookfield ajoute 10 milliards, les Émirats Arabes Unis prévoient pas moins de 30 à 50 milliards8 pour un seul grand « campus IA » de plusieurs centres de données9, Mistral (entreprise d’intelligence artificielle en France, détenue à 30% par des fonds étrangers), NVidia (fabriquant de puces étasunien) et Bpifrance (banque publique d’investissement) sont de la partie, avec la bénédiction des politiques et du président Emmanuel Macron, heureux de « faire de la France de très loin le premier pays accueillant des centres de données »10.

Mais quel est donc l’intérêt de ces investissements à pertes ? Aucun client n’a encore signé aucun contrat. La seule entrée, par ailleurs sans garantie, de ces devises en France peut-elle justifier les impacts de ces projets ? L’impact environnemental est certain (en minéraux extraits et transformés, autant qu’en énergie ou en eau), et les consommations électriques, d’au moins 5 gigawatts prévus à terme, alors que la puissance installée dédiée au numérique en France n’est que de 1,3 GW en 2026, vont entrer en concurrence avec la nécessaire transition énergétique et la décarbonation de l’industrie et des transports. Les politiques parlent de souveraineté, mais souverain sur quoi, avec des investissements et des propriétaires très majoritairement étrangers ? L’impact sur l’emploi des centres de données reste aussi très faible comparé aux autres industries.

Et malgré tout, le secteur de l’IA reste soutenu, et les intelligences artificielles poussées, imposées, souvent acceptées, quasiment partout où un composant électronique est disponible. Comment expliquer ces choix qui ne peuvent paraître que tout à fait irrationnels pour peu que l’on y prète un minimum d’attention ?

Le premier lobby européen

Pour comprendre la manière dont les intelligences artificielles sont imposées11, et politiquement acceptées, partons des plus hautes sphères politiques : l’Europe.

Alors que le Parlement européen compte 720 députés en 2026, plusieurs dizaines de milliers de lobbyistes sont enregistrés à Bruxelles12. Bien que plusieurs milliers d’entre eux disposent d’un badge d’accès au Parlement à Strasbourg où les lois sont votées, ils préfèrent en effet cibler directement la commission européenne à Bruxelles, où se conçoit et s’écrit la loi européenne. Ils œuvrent pour le compte de milliers d’entreprises et de divers organismes, à 70% dans le secteur privé, et 10% pour des associations. On y retrouve majoritairement les secteurs de l’énergie et du pétrole, de la chimie, du tabac, et du numérique. Ce dernier est en réalité celui qui dépense le plus en lobbying en Europe, bien devant tous les autres, et c’est ce que nous pouvons analyser dans les données publiques de l’Union européenne13. Avant de plonger dans cet univers à la puissance démesurée, gardons en tête que les valeurs retenues ici ne sont issues que des données déclarées et officielles, et ne concernent que l’Europe et non le lobbying prenant place au niveau des États qui la composent, et sont donc des valeurs a minima.

Le registre des lobbies européen compte 16894 entrées, aussi, nous nous limitons à ceux ayant dépensé plus de deux millions d’euros en 2025 dans le bilan qui suit.

Grandes entreprises du numérique

Le secteur du numérique a dépensé au moins 70 millions d’euros en 2025 en Europe, dont une grande majorité dépensée directement par les quelques grandes multinationales du secteur. On retrouve Meta, Amazon, Apple, Microsoft et Google dans la liste des entreprises ayant directement dépensé plus de 5 millions d’euros. Les budgets de lobbying de toutes ces entreprises ont pour la plupart largement augmenté, voire explosé, comparativement à 2021, avant l’explosion des IA génératives (par exemple, Amazon a triplé ses dépenses pour atteindre presque 10 millions d’euros en 2025). Entre 2 et 5 millions d’euros de dépense, on trouve Qualcomm (concepteur de semi-conducteurs), Samsung Electronics, Siemens, DIGITALEUROPE (association commerciale du numérique), TikTok, et Cisco (concepteur de matériel électronique).

SecteurDépenses en 2025,
en millions d’euros
Numérique70
Énergie
(pétrole, charbon, renouvelables)
entre 45 et 60
Finance, banque, assurances39
Chimie, plastique32
Pharmacie et santé22
Automobile11
Spatial10
Tabac10
Consultants, relations publiques
représentant divers secteurs.
80
Dépenses de lobbying déclarées en Europe en 2025,
par secteur ayant dépensé plus de 10 millions d’euros14.
Entreprise / OrganisationDépenses en 2025,
en millions d’euros
Évolution
depuis 2021
Meta (ex-Facebook)10+67%
Amazon9+200%
Apple8+30%
Microsoft7+40%
Google5,5stable
Qualcomm
(semi-conducteurs)
4,5stable
Samsung Electronics3,5+250%
Siemens
(qui annonce investir
spécifiquement dans l’IA)
3,5stable
DIGITALEUROPE
(association commerciale
du numérique)
3,5+100%
TikTok2+900%
Cisco
(matériel électronique
et réseaux)
2+33%
OpenAI0,5Inexistant en 2021
Cloudflare0,5+100%
Oracle0,3stable
NVidia0,3+50%
Anthropic0,25Inexistant en 2021
Dépenses de lobbying des grandes entreprises du numérique
déclarées en Europe en 2025.

La présence de TikTok dans cette liste n’est pas surprenante, alors que sa filiale étasunienne est contrôlée par des géants du numérique depuis fin 2025, notamment Oracle.

Cabinets de consultants et relations publiques

Ces 70 millions d’euros dépensés pour le numérique en lobbying, qui dépassent tous les autres secteurs, n’incluent pas les dépenses à travers des intermédiaires. En effet, les cabinets de conseil, de relations publiques, de communication, sont très nombreux à faire aussi du lobbying en Europe15, et comptent quasiment toutes les entreprises du numérique précitées dans leurs clients. On compte une vingtaine de ces cabinets ayant dépensé plus de 2 millions d’euros en lobbying en 2025, pour un total de plus de 75 millions d’euros, mais dont il n’est pas possible à partir des données publiques d’attribuer la part attribuée au secteur du numérique. Il parait toutefois raisonnable de retenir 100 millions d’euros comme ordre de grandeur des dépenses du secteur du numérique en lobbying sur l’année, largement mené par les habituels Google, Amazon, Meta, Microsoft et Apple. Tous indiquent avoir travaillé sur les textes à propos de l’IA.

Ces millions d’euros, sommes qui peuvent paraître dérisoires en regard des centaines de milliards investis notamment dans le seul secteur de l’intelligence artificielle, sont néanmoins exclusivement dépensés dans des opérations d’influences envers les élus et commissaires européens qui écrivent et votent les lois ; plusieurs milliers de rendez-vous sont enregistrés dans les bases de données européennes sur le lobbying.

Cet intense lobbying montre comment les entreprises qui développent les IA s’inscrivent dans un système impérialiste. Quelques plateformes se placent au somment de système et concentrent un pouvoir démesuré, qui se retrouve aux mains des quelques personnalités qui les possèdent (et de leurs suiveurs), dont la plupart portent une idéologie qu’on peut qualifier de technofasciste, même si ce n’est pas toujours explicitement.

Il est légitime de s’interroger sur la nécessité de ces dépenses ; quelle est l’utilité de ce lobbying ? Si le numérique et les intelligences artificielles étaient intrinsèquement positives pour la société, y aurait-il une quelconque nécessité à cet intense lobbying ?

Entrisme

Ce lobbying n’a pas lieu qu’en Europe et ne se résume pas à essayer d’influencer le pouvoir législatif ; les puissants du secteur de l’IA s’infiltrent jusque dans les comités et commissions publiques destinées à conseiller le pouvoir exécutif. Par exemple, dès 2023, la composition du Comité de l’intelligence artificielle générative16 créé par le gouvernement français est explicite ; parmi 13 membres, on compte pas moins de 5 membres avec des conflits d’intérêt patents, travaillant notamment pour Google, Dassault Systèmes, Meta (Facebook), Mistral, ou autres influenceurs du numérique. Ce comité compte aussi parmi ses membres Gilles Babinet, entrepreneur ayant déclaré que la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) « est un ennemi de la Nation », alors qu’il dirigeait l’entreprise Captain Dash, entreprise spécialisée dans les renseignements marketing sur les consommateurs17. Il traite les défenseurs de libertés d’ « archéo-rétrogrades », mais siège régulièrement dans les commissions dédiées au numérique et à l’intelligence artificielle. Le comité est complété par deux ou trois experts, une représentante syndicaliste (CFDT) et des politiciens et politiciennes. C’est là un bon exemple du genre de composition qu’on retrouve dans tous les comités et commissions.

On retrouve bien sûr les mêmes inclinations dans l’organisation des sommets sur les IA, notamment organisés et soutenus par l’Élysée, sponsorisés et financés par des entreprises du numérique, des données et des IA ; entreprises qui comptent aussi pour une bonne partie des intervenants, ce qui se vérifie pour le sommet « l’IA avec nous » du 12 au 19 juin 2026 organisé à Lille. Il est important aussi de noter la présence dans les financeurs et intervenants les acteurs de l’énergie et de l’électricité : TotalEnergies, EDF, RTE (gestionnaire public du transport de l’électricité en France). Ces sommets sont surtout une grande opération de communication, une action de lobbying autour de « l’inévitable arrivée de l’IA ».

Cette infiltration a aussi lieu dans le milieu de la recherche, où les conférences académiques sont massivement financées et infiltrées par les entreprises étasuniennes et chinoises de la tech notamment.18

La fabrique de l’ignorance

Le lobbying ne se limite pas à son sens le plus restreint et à des dépenses à Bruxelles ou des actions au sein des États. C’est un système plus vaste, qui inclue toute manière d’influencer l’opinion publique autant que la science. Dans le cas du numérique et de l’intelligence artificielle, qui se heurte comme on l’a vu précédemment et dans les autres articles de La fourmi dans la coquille, à de nombreux problèmes et effets gravement délétères sur l’habitabilité de la planète, l’économie, la politque, la société et son organisation, les inégalités, etc., il s’agit justement d’effacer autant que faire se peut tous ces problèmes du débat, ou les relativiser et les minimiser autant que possible, ou encore de détourner l’attention sur d’autres sujets. C’est une fabrique du doute et de l’ignorance, tout à fait semblable à ce qu’a fait l’industrie du tabac pendant des décennies. Cette pratique est étudiée scientifiquement par l’agnotologie19, discipline située entre la sociologie, la philosophie et l’histoire des sciences. L’agnotologie explore la production de non-savoir autant que l’ignorance, et tente de répondre à la question : « pourquoi ne savons-nous pas ce que nous ne savons pas ? ». L’ignorance dans ce cadre n’est pas une absence de savoir à combler, mais bien le résultat d’une production de non-savoir. Cette production peut-être aussi bien délibérée qu’involontaire. Dans le cas de l’industrie du numérique et des IA autant que celle du tabac, on assiste à de véritables tentatives d’instrumentalisation de la science, qui va bien au delà de la communication, du lobbying classique et du marketing. Des méthodes qu’on retrouvera aussi du côté de l’industrie des pesticides, ou chez ceux qui contestent l’origine anthropique du réchauffement climatique.

Dans le cas spécifique des intelligences artificielles, il s’agira de nier ou ignorer les conséquences environnementales, sociales, économiques de l’hégémonie, du monopole radical qui est en train de se mettre en place.

À travers diverses approches que nous allons explorer ensemble (qu’on détaillera, de manière sourcée, dans les sections qui suivent ce chapitre), on pourra confondre toutes les IA et leur diversité en une seule IA globale, planétaire, qu’on appellera presque religieusement l’IA comme s’il ne pouvait y en avoir qu’une. Ce qui permettra ensuite de la défendre dans son ensemble, tout d’un bloc, justfiant les unes par les bénéfices des autres, ou niant les impacts négatifs de certaines en constatant l’aspect vertueux des autres. Ce processus est bien utile dans un système où les IA les plus problématiques, celles qui sont le plus difficilement acceptables, sont aussi les plus grandes, celles qui nécessitent le plus d’investissement, celles qui guident tout le secteur.

On inscrira cette IA dans la marche inévitable du progrès, comme un avenir inéluctable sur lesquelles nous n’avons aucun choix, politique, sociétal ou individuel, quand bien même ces IA sont bien le fruit d’un travail et de choix humains, et même de juste une poignée d’individus. Si le discours porte suffisamment ces fruits, il sera repris par les individus contre leurs propres intérêts, les poussant à s’infliger eux-mêmes et aux autres l’usage de ce nouvel « outil », au point de « radicaliser » ceux qui le refuseraient.

Nonobstant toute vérité scientifique, on poussera à percevoir ces systèmes numériques automatiques comme des êtres vivants voire humanoïdes : en laissant entendre qu’ils sont conçus pour imiter le cerveau et son fonctionnement ; en usant du champ sémantique de la psychologie, de la pensée, du raisonnement, de la conscience et des émotions pour en décrire les fonctionnements. À force de répétition, l’accent sera mis sur les similitudes mineures entre l’imitation que font les IA de certains aspects précis de l’esprit humain, au détriment des évidentes et énormes divergences aussi bien quantitatives que qualitatives entre le fonctionnement des IA et celui des cerveaux, dans leurs capacités d’apprentissage aussi bien que de génération, dans leurs échelles et dans leurs implications.

Pour que ces discours puissent porter leurs fruits, il faudra s’éloigner de toute rationnalité et propos scientifiques, et c’est là que la fabrique de l’ignorance prend toute son importance. Les entreprises commerciales développant et mettant à disposition des IA devront alors ouvrir des secteurs dédiés à la « recherche » (ou sponsoriser les études « indépendantes »), afin d’inonder le monde d’articles et d’études plus ou moins scientifiques et pseudo-scientifiques, et s’appuyer sur leur pouvoir de communication pour les mettre en avant. On favorisera la vitesse et la quantité, on travaillera de préférence en interne sur nos propres modèles d’IA, ne laissant pas le temps à la véritable science, indépendante, ouverte ou publique, qui nécessite un temps long, de suivre la cadence. On pourra par ailleurs, comme l’a fait l’industrie du tabac, financer la recherche publique, sachant que le simple de fait de financer oriente les résultats. Il sera aussi de bon ton d’entretenir l’ignorance en mettant en avant de faux mystères, brouillant la frontière entre véritable champs de recherches à mener, et questions mal posées, entre recherches scientifiques, questionnement philosophiques et explorations pseudo-scientifiques.

En s’appuyant sur cette ignorance et ces mythes, on se placera du bon côté de la morale, n’hésitant pas à dénoncer certains dangers réels ou hypothétiques des IA, en gardant sous silence les plus graves, afin de se donner une image responsable, tout en continuant la course au développement sans entrave. On pourra même appeler à une régulation politique, à ce qu’on nous donne des limites, se déchargeant ainsi de la responsabilité de nos propres actions, comme des enfants en besoin de parole adulte.

Par ailleurs, il n’est pas inutile de faire peur avec des discours alarmistes sur des hypothétiques dangers à (très) long terme, par exemple en prenant position publiquement sur l’avènement d’une très hypothétique intelligence artificielle générale, une singularité qui pourrait mener l’humanité à sa perte, qu’elle ne saura pas débrancher (on n’aura pas peur de la contradiction de cette prise de position avec la défense de la notion de progrès qu’on défend par ailleurs). On détournera ainsi le regard des nombreux enjeux bien plus immédiats et problèmes à résoudre à court et moyen-terme, tout en dépolitisant la question.

Enfin, c’est en se rendant indispensable qu’on assurera nos arrières, à marche forcée vers un monopole radical20 des IA dans le numérique et la société toute entière. On s’infiltrera dans les secteurs que les politiques soutiendront quoiqu’il arrive : la défense, la santé, l’éducation… On poussera les entreprises à se débarasser de leurs employés et vers la pertes de leurs compétences, remplacées par des IA devenues indispensables, peu importe leur efficacité, et on s’appuiera sur les connaissances accumulées grâce aux réseaux sociaux depuis le début des années 2000 pour générer une dépendance forte aux produits numériques au sein du grand public, analogue à la dépendance au tabac.

Enfin, on n’hésitera pas à s’appuyer sur les réseaux sociaux, médias, moteurs de recherche, que nous possédons pour faire la promotion des IA, manipuler l’opinion, et imposer leur usage en les introduisant dans toutes les applications, sans avoir peur d’être intrusifs.

Petite leçon de lobbying

Commençons par citer Théo Alves Da Costa, ingénieur dans l’IA, président de l’association Data for good :

L’industrie du numérique est devenue la plus riche de l’histoire grâce à une stratégie de captation de l’attention des utilisateurs, qui est monétisée. Ses leaders sont aujourd’hui en situation de monopole sur les circuits informationnels. C’est ce qui leur permet d’investir massivement, à perte, dans l’IAg, afin d’en faire un nouveau moyen d’accroître leur emprise.

Cette mainmise sur le circuit informationnel des géants de la tech déborde aujourd’hui largement vers la quête d’une influence politique.

Théo Alves Da Costa21.

Nous disposons donc d’outils à la puissance formidable pour imposer nos idées, mais voyons ensemble dans le détail comment mettre toutes les chances de notre côté.

La, ou les, intelligences artificielles ?

Afin d’empêcher la compréhension correcte des enjeux, il sera efficace de toujours parler de l’IA, au singulier, en général. C’est aussi stupide que de parler de « la machine » en général, et réduire les IA à un seul corps permettra d’invisibiliser les coulisses et la diversité de ces machines. On pourra facilement accuser celles et ceux qui voudraient stopper ou ralentir le développement de certaines IA de refuser le progrès médical, de refuser des économies d’énergie, de refuser que des tâches ingrates soient automatisées, etc. Ce sera d’ailleurs aussi un bon moyen d’oublier l’effet rebond, l’augmentation générales des consommations suite à l’amélioration des performances22, en ne soulignant que les nouveaux usages bénéfiques de certaines IA au profit de toute l’IA.

On pourra alors facilement mettre en avant quelques usages spécialisés comme la détection de cancers en imagerie médicale (exemple qu’on usera jusqu’à la corde) pour redorer l’image de toute « l’IA » dans sa globalité. À force de répétition, le public oubliera que les systèmes experts d’intelligence artificielle, spécialisés, qui servent à des tâches précises, n’ont rien à voir avec les IA génératives, les grands modèles de langage ou la génération de vidéo. Les systèmes spécialisés réellement utiles justifieront alors le dévelopement des plus grandes IA dont on taiera les impacts les plus graves.

Prenez exemple sur Sam Altman, le patreon d’OpenAI, qui confond un centre de données avec « le remède contre le cancer » : « Ça pourrait très bien devenir le site où le cancer sera guéri »23 ; notez d’ailleurs comment il réduit tous les cancers dans leur diversité à une seule maladie dont on attend un seul remède, de la même manière qu’il mélange toutes les IA.

Un peu de sérieux

Les intelligences artificielles sont très diverses, et vont de l’IA dite symbolique, sans réseau de neurone ni apprentissage démesuré, mais avec des règles pré-établies, aux « simples » réseaux de neurones artificiels (de l’ « apprentissage automatique ») fonctionnant sur des ordinateurs personnels, à de gigantesques IA génératives qui nécessitent des centres de données démesurés. S’opposer aux plus problématiques ne signifie pas s’opposer à toutes, et les systèmes spécialisés n’ont pas nécessairement besoin du développement des plus grandes pour avancer.

Ces récits sur l’IA, au singulier, masquent la diversité des technologies et les possibles alternatives aux pires IA.

Au sein même du groupe des IA génératives, il est important de garder visible la diversité des systèmes pour mieux en comprendre les enjeux : posez une question à Grok, le modèle de langage de xAI de Elon Musk, la réponse sera bien différente d’une réponse apportée par le modèle de Mistral, elle-même différente d’une réponse de ChatGPT par OpenAI. Effacer cette diversité au profit de l’IA unique, et uniforme, masque aussi les enjeux liés aux biais omniprésent et aux procédures d’alignement de ces IA.

En bref, parler de l’IA au singulier est un bel exemple d’une manière directe et efficace de participer à la fabrique de l’ignorance.

L’IA n’est pas un choix, l’IA c’est l’avenir

Eric Schmidt, ancien dirigeant de Google, le dit parfaitement : « La question n’est pas de savoir si l’IA va façonner le monde, elle le fera. La question est de savoir si vous allez contribuer à façonner l’IA »24. Il continue : « Quel que soit le chemin que vous choisissez, l’IA sera partie intégrante de la manière dont le travail est fait »25.

Martelez suffisamment le message, et tout le monde finira par le reprendre ; « La montée de l’intelligence artificielle est la nouvelle révolution industrielle26 » dit une cadre dans l’immobilier face à l’université de Floride.

N’hésitez pas à présenter la future omniprésence des intelligences artificielles comme inéluctable, même si c’est sous un aspect négatif ; c’est même une stratégie payante, parce que le public passera plus de temps à débattre des moyens de limiter les impacts que de réfléchir à la réalité même de ces prévisions ou de l’utilité réelle des différentes IA. Vous le ferez en insistant bien sur le singulier et parlerez de l’IA, jamais des IA, comme nous l’avons vu dans le point précédent. Prenez exemple sur Sam Altman : « Mon job est d’aider les gens à détruire leurs jobs »27. Pensez à bien exagérer : « Un gamin né aujourd’hui ne sera jamais plus malin que l’IA28 » (toujours au singulier, comme une seule entité).

Un peu de sérieux

Rien n’impose que les intelligences artificielles soient partout, aucun besoin ni aucune évolution naturelle ou soi-disant progrès inéluctable. Personne ne peut prévoir ce que seront les techniques dans les décennies à venir.

Les IA existent suite à des choix de développement humains et volontaires ; elles s’imposent grâce au lobbying et à la fabrique de l’ignorance, en grande partie volontaire, par le pouvoir démesuré de quelques entreprises et individus impérialistes et technofascistes. Rien n’oblige la société à accepter cet impérialisme et ses IA les plus catastrophiques. Le monde entier, incluant tous les travailleurs et travailleuses, de celles qui perdent leur emploi aux travailleurs du clic et aux familles de mineurs qui se tuent pour le tantale29, ainsi que les civils qui meurent sous les bombes dirigées par les IA, est-il plus heureux qu’il y a dix ans ? Est-ce vraiment un « progrès » qu’il faut accepter les yeux fermés ?

Lire aussi : Pour faire fonctionner toute l’IA, le colonialisme, l’impérialisme, l’exploitation, l’esclavage sont indispensables.

Anthropomorphisez

L’IA (au singulier) est vivante, elle est un être conçu de manière à fonctionner comme un cerveau. Soutenez l’idée qu’une conscience puisse émerger, voire que l’IA (toujours au singulier, toute l’IA) puisse ressentir des émotions. Vous commencerez par utiliser un champ sémantique purement biologique ou humain, ayant trait en particulier à l’esprit, pour décrire les phénomènes que vous observez avec vos modèles de langage (« hallucination », « pensée », « raisonnement ») ; peu importe si une partie de ce vocabulaire n’est pas correctement défini (« conscience », « intelligence »). Vous parlerez de neurosciences sans n’y rien connaitre et entretiendrez le flou entre votre expertise de l’informatique et des mathématiques et celle des neuroscientifiques sur le cerveau et l’esprit humain. Vous pourrez ainsi parler de « preuves » de sentiments ou de traits humains, sans rougir.

Chris Olah, co-fondateur de l’entreprise Anthropic, maîtrise à la perfection ce langage : « [Les IA] sont développées [grown, qu’on peut aussi traduire par « élevées »], sur une structure globalement modélisée d’après le cerveau »30. Il continue avec brio : « Nous trouvons des structures qui reproduisent des résultats des neurosciences. Nous trouvons des preuves d’introspection. Nous trouvons des états internes qui reproduisent fonctionnellement la joie, la satisfaction, la peur, le deuil et le malaise »31.

N’ayez pas peur de distiller du vocabulaire en rapport avec les sciences, soyez sûrs de vous, les points suivants vous aideront à ignorer les sceptiques, tout en n’ayant aucune preuve à fournir de ce que vous dites.

Un peu de sérieux

Les consommations énergétiques des grands modèles de langage se chiffrent en gigawatts (autrement dit, en réacteurs nucléaires) alors qu’un cerveau humain consomme vingt watts (comme une grosse ampoule). Les « neurones » des intelligences artificielles sont en fait de simples fonctions mathématiques, correspondant à ce qu’on pensait être le fonctionnement d’un neurone en 194332.

Lire aussi : Petite histoire de l’I.A.

Elles sont bien loin de ce que l’on sait aujourd’hui des neurones, qui ne sont pas réductibles à de simples fonctions numériques et dont on connait très mal le fonctionnement interne. De la même manière, les neuroscientifiques commencent à peine à comprendre les fonctionnements des réseaux de neurones dans le cerveau, que les intelligences artificielles sont loin de reproduire. Elles ne reproduisent pas non plus la plupart des innombrables processus cérébraux d’une incroyable complexité (des différents types de mémoire à la reconnaissance des formes, des raisonnements mathématiques à l’envie de chocolat…), tous interdépendants, et qui semblent tous participer à la seule intelligence et conscience qu’on connaisse et qu’on essaie de définir : l’intelligence humaine.

Si l’on peut constater des similitudes fonctionnelles, de surface, entre certains raisonnements humains et le résultat de générations par les machines, ces similitudes ne prouvent rien sur le fonctionnement sous-jacent, et encore moins une quelconque « conscience » ni même des raisonnements logiques. Il faut bien garder en tête que les divergences avec le cerveau humain sont bien plus nombreuses que les points communs. N’oublions pas que si un bébé reconnait tous les chats à partir d’une poignée d’exemples, les IA ont besoin de millions d’exemples préalables ; de la même manière, les humains maîtrisent les langues très rapidement et en très bas âge à partir d’un corpus extrêmement réduit de textes, et apprennent à lire en moins de 12 mois, pouvant alors relativement rapidement comprendre et reproduire presque n’importe quel texte, là où les modèles de langages ont nécessité un apprentissage sur la quasi intégralité des textes produits par l’humanité, et sans en tirer la moindre véritable compréhension.

Entretenez le mystère

La magie, c’est vendeur !

Bien que vous soyez des experts dans votre domaine et, comme nous l’avons vu au point précédent, tout en vous donnant des airs d’experts aussi en dehors de votre domaine, débordant allègrement sur la biologie, la psychologie, les neurosciences, vous avez aussi la possibilité d’entretenir un certain mystère, voire avouer une totale incompréhension de ce que vous faites ; et vous pouvez même oser, comme Chris Olah, le faire au sein du même discours, et devant le pape33 : « [les IA] restent vraiment mystérieuses même pour ceux d’entre nous qui les entrainent. (…) Nous entrons un monde extraordinaire où ces personnages de fiction nous parlent, travaillent, ont des jobs. (…) Nous trouvons encore des choses qui sont mystérieuses, et même dérangeantes »34.

Vous êtes des scientifiques

Alors que votre entreprise commerciale fait surtout de l’ingénierie, développe des systèmes informatiques et empile des semi-conducteurs, présentez-vous comme des scientifiques, quitte à laisser croire que vous faites de la recherche fondamentale et non pas des sciences appliquées. « Je suis un scientifique, je dirige une équipe de recherche », dit Chris Olah, alors qu’il n’a jamais suivi de cursus universitaire35.

Publiez des articles aux apparences scientifiques aussi souvent que possible, plusieurs fois par semaine, que vous listerez sur un onglet « Recherche » sur votre site internet, comme le font très bien OpenAi et Anthropic. Vous y gagnerez une image respectable et une crédibilité sans faille dans le débat public ; mais surtout, en innondant le monde d’études plus ou moins scientifiques (vous n’hésiterez pas non plus à nouer des partenariats ou financer la recherche), sans laisser le temps de les relire mais en communiquant un maximum dessus, vous noierez le savoir scientifique dans un flot d’articles invérifiables aux titres raccoleurs. Peu importe le résultat de vos recherches, qu’il soit en faveur ou non des IA que développe votre entreprise, l’important est la quantité. Cela étant dit, si les articles peuvent appuyer les points précédents (en particulier l’anthropomorphisation et le mystère), vous aurez fait d’une pierre deux coups. Ces recherches étant menées en interne, ce sera de toute façon tout à fait naturel, mais vous pouvez aussi financer la recherche publique ; on sait par exemple que les études réalisées sous sponsor ont quatre à huit fois plus de chances d’être favorables au produit du financeur que les recherches publiques ou aux financeurs non commerciaux36. Ne vous inquiétez pas des relectures par les pairs et des publications ou retraits des études : le temps que votre travail soit relu, publié, et éventuellement retiré, il aura été oublié depuis longtemps, et noyé dans le flot incessant que vous allez entretenir. L’important est de ne pas laisser le temps de la recherche ; publiez des articles sur les merveilles de vos derniers modèles quand les véritables scientifiques sont encore à tester ceux sortis deux années auparavant. Attention, pour que cette méthode fonctionne au mieux, il faudra décupler la taille de vos modèles à un rythme soutenu pour entretenir l’idée de l’obsolescence des outils au bout de quelques mois.

Pour asseoir votre pouvoir sur la recherche, vous proposerez des salaires mirobolants aux chercheurs que vous embaucherez à la sortie de leur doctorat37 ; ainsi, même au sein des universités, des laboratoires, de la recherche publique, on n’osera naturellement pas être trop critiques envers votre entreprise de peur de compromettre la potentielle carrière des doctorants. On prendra alors des pincettes pour vous critiquer, on édulcorera les tournures trop directes, dans une forme de censure à bas bruit.

Un peu de sérieux

Les entreprises de la tech investissent de l’ordre de 2 à 4 milliards de dollars par an dans la recherche publique38. En 2022 aux États-Unis, les universités ont dépensé 100 milliards de dollars dans la recherche, alors que les GAFAM (Google, Amazon, Meta/Facebook, Apple et Microsoft) ont dépensé 200 milliards39, le permettant d’éclipser la recherche publique et indépendante.

En mai 2026, la revue scientifique Nature a retiré une étude phare qui concluait aux bienfaits de ChatGPT sur l’éducation, publiée un an plus tôt40. Début 2025, cettte étude avait donc passé la relecture par les pairs de la revue, et avait fait l’objet de beaucoup de communication, pour finalement être retirée un an plus tard dans l’indifférence générale, en raison des incohérences relevées dans les résultats. Cette étude était une méta-analyse, c’est-à-dire un article qui tire des conclusions de l’analyse de nombreuses autres études, sans monter de nouvelle expérience ; dans ce cas, la qualité et la sélection cohérente des études sous-jacentes sont primordiales. Dans ce cas précis, ces études étaient très majoritairement de piètre qualité ou insuffisantes et incohérentes entre elles ; elles pouvaient même n’avoir été jamais revues par les pairs.

Les études de qualité prennent du temps à réaliser, à vérifier, à reproduire, pour pouvoir en affirmer les résultats. L’immense majorité des publications des entreprise du secteur de l’IA ne prennent pas ce temps. Les département de « recherche » de OpenAI et Anthropic publient plusieurs articles par semaine, en un flot ininterrompu, ne laissant aucun souffle à l’analyse critique. Les méta-analyses rapides mais solides sont complètement impossibles, car elles doivent reposer sur des études de qualité pour être cohérentes, et nécessitent donc un temps long.

Déchargez-vous de vos responsabilités

Appelez publiquement les politiques et les religions, les philosophes, à réguler les IA (tout en faisant du lobbying plus discret auprès des mêmes contre ces réguliations). Ce discours s’associera très bien avec le fait d’exagérer d’hypothétique dangers futurs, jusqu’à parler de danger existentiel pour l’humanité, en détournant le regard de dangers beaucoup moins hypothétiques et bien plus immédiats.

Alors que vous êtes seuls responsables de la course effrénée au gigantisme et à l’entrisme des IA, appelez la société civile à vous réguler. Grâce à cette leçon de lobbyisme que vous suivez à la lettre, vous savez pourtant parfaitement qu’elle ne le fera pas, mais vous vous serez facilement déchargés de vos responsabilités, vous pourrez dire : « Nous vous avions prévenu ! ».

Encore une fois, suivez l’exemple du cofondateur d’Anthropic, Chris Olah : « Nous avons besoin de plus de monde — des communautés religieuses, de la société civile, des universitaires, des gouvernements, et en fait de toutes les personnes de bonne volonté — (…) pour prendre le sujet sérieusement (…). Nous avons besoin d’esprits critiques qui nous diront quand nous échouons. » ; notez qu’il ne se considère donc pas comme une personne de bonne volonté.

Un peu de sérieux

Ne soyons pas dupes ; malgré tous ces beaux discours, toutes les entreprises du secteur de l’IA sont engagées dans une course débridée, sans limite, et n’ont aucune intention de ralentir. Toutes investissent des sommes démesurés dans des centres de données de plus en plus grands, entraînant des IA de plus en plus gargantuesques, et sortant de nouveaux modèles plusieurs fois par an.

Comme le dit Théo Alves Da Costa : « Nous avons aussi mesuré le mépris des entreprises de la tech envers la société civile »41.

Vous êtes du bon côté !

Commencez par orienter votre intense production « scientifique » sur le champ de l’éthique et des IA « éthiques »42, et répondez-y en usant d’une sémantique de l’ajustement technique, par exemple en proposant de meilleurs alignements, des « garde-fous » ; annoncez des modèles « dangereux » tout en faisant part de votre intention de les garder privés, ou sortez les en précisant que vous les avez bridés. Vous montrerez que vous prenez les problèmes au sérieux, que vous êtes responsables, et surtout vous dépolitiserez les questions au profit d’une discussion technique, où les solutions sont purement techniques, et que vous seuls pouvez mettre en oeuvre. Qu’il ne soit pas question de régulation (malgré vos appels du point précédent).

Alors que le pape révèle son encyclique très critique sur l’intelligence artificielle, Chris Olah, co-fondateur d’Anthropic, est à ses côtés et prend la parole sur le sujet43. L’occasion, au nom de l’entreprise, d’appeler à écouter la voix de l’Église catholique tout en soignant son image responsable en appuyant les craintes exprimées par le pape. Alors que Claude, le modèle de langage de l’entreprise, est un des plus utilisés dans le développement informatique et fait des ravages dans le milieu des codeurs, Chris Olah se fait l’avocat des populations pauvres et dénonce le déplacement du travail, sans toutefois remettre en cause aucune politique libérale ou la mondialisation dérégulée qui permet ce déplacement.

Comme vous l’avez appris en cours de marketing, soignez le nom de votre entreprise (ouverte comme OpenAI, centrée sur l’humain comme Anthropic, par exemple), sans avoir peur des contradictions avec votre fonctionnement réel. N’hésitez pas à détourner des concepts qui ont du sens, comme l’Open Source, pour les galvauder, mais en prenant soin de ne pas approcher ceux qui sont trop politiques : ne mentionnez jamais les licences libres44, qui sont bien trop éloignées de votre philosophie ; mieux vaut les oublier.

Un peu de sérieux

Pendant que Claude, l’IA d’Anthropic, est utilisée par l’armée américaine pour bombarder l’Iran, et tue au passage des dizaines d’enfants en se trompant de cibles, les représentants de l’entreprise s’affichent au Vatican et saluent l’encyclique du Pape contre l’IA générative. L’entreprise n’oublie pas aussi de profiter du fait que Donald Trump révoque son contrat de l’armée pour mettre en avant des désaccords soi-disant éthiques, tout en sachant très bien que ses produits tuent.

Alors que toutes ces entreprises s’expriment sur l’éthique, aucune ne mentionne l’exploitation des travailleurs pauvres pour les annotations des données et l’aligment des IA, ni les conditions dans les mines et l’extraction des minéraux de sang en zones de guerre, indispensables à leurs centres de données. Elles évitent de parler de leurs contrats avec les armées (Anthropic, OpenAI, et aussi Mistral en France, ont toutes vendu leurs produits aux armées) et la manière dont leurs modèles sont utilisés pour surveiller et tuer.

Faites peur

La peur, c’est vendeur ! La peur anesthésie la pensée, les raisonnements logiques, elle est une bonne forge d’ignorance.

Inventez un concept effrayant, mais à long-terme et invérifiable, jouez les Nostradamus en vous donnant des airs de Cassandre. Par exemple, l’AGI, l’intelligence artificielle générale, celle qui surpassera l’être humain, pouvant mettre en danger l’humainité entière. On pourra la comparer au réchauffement climatique ou au risque nucléaire, risques bien concrets qui donneront du poids à notre fantasme45. On pourra alors alerter, signer des tribunes, entretenir la peur en se reposant sur toutes les techniques listées précédemment, toujours en dépolitisant et en occultant les problèmes immédiats, en ne mentionnant pas que nous sommes précisément les seuls responsables du danger sur lequel nous alertons.

Un peu de sérieux

En juin 2026, l’entreprise Anthropic propose un moratoire sur les IA « de pointe »46 (sans expliquer ce qui différencie les IA « de pointe » des autres) en évoquant le risque d’une « perte de contrôle », comme s’ils n’étaient pas les concepteurs des IA, et n’avaient eux-mêmes aucun contrôle dessus.

Lire aussi : Un danger existentiel à venir ?

Mi-2026, les grandes entreprises de l’IA alertent sur la possibilité que des modèles de langage (et de code) puissent bientôt s’auto-améliorer (on imagine en éditant leur propre code, ou peut-être en intervenant sur leur propre entraînement ou alignement ? On ne peut que spéculer, sans aucune explication technique), dans une espèce de version édulcorée de l’AGI « singularité »47, celle qui entre dans une boucle infinie d’expansion de sa super-intelligence. La possibilité semble crédible et rationnelle au premier abord ; faut-il pour autant en avoir peur ? Les entreprises seraient-elles en train d’essayer de nous faire croire que leurs employés humains ne seraient pas en mesure « d’éteindre l’ordinateur » ou « couper le courant » ? Qu’ils resteraient bras-balants à observer la fin du monde ?

Soyez indispensables et addictifs

Écoutons Tim Kendall, ancien directeur de la monétisation de Facebook, qui explique en 2020 : « Nous avons pris une page du manuel de stratégie de Big Tobacco et nous avons travaillé à rendre notre offre aussi addictive. »

« Au départ, les fabricants de tabac cherchaient simplement à rendre la nicotine plus puissante, mais finalement, ce n’était pas suffisant pour faire croître l’entreprise aussi rapidement qu’ils le voulaient. Ils ont donc ajouté du sucre et du menthol aux cigarettes pour que vous puissiez retenir la fumée dans vos poumons plus longtemps. Chez Facebook, nous avons ajouté des mises à jour sur le statut, l’étiquetage des photos et les mentions “J’aime”, ce qui a fait du statut et de la réputation une priorité, et a jeté les bases d’une crise de santé mentale chez les adolescents. »48

Vous appliquerez les mêmes méthodes à vos IA, que vous intègrerez et imposerez d’ailleurs dans vos réseaux sociaux et vos gadgets connectés. Vous pourrez user aussi des mêmes méthodes en intégrant ces IA dans tous les outils numériques que vous contrôlez, vous les imposerez dans les logiciels de vidéo, de retouche d’image, d’animation, de développement et d’écriture de code, à la fois via des outils dûment étiquetés comme IA générative et d’autres outils qui passeront sous silence le type de modèles sous-jacent, entretenant la confusion chez les utilisateurs. Avec le temps, ceux-ci devaient oublier progressivement leur ancien savoir-faire, même s’il était plus efficaces que vos IA, et ainsi devenir parfaitement dépendants de vos services.

Si votre lobbying porte ses fruits, vos IA devraient facilement s’imposer dans tous les secteurs jusqu’au sein des délibérations politiques. Suivez cette réussite française, où l’usage des IA est tout à fait généralisé à l’assemblée nationale et au parlement49, au coeur du pouvoir législatif, là où les lobbyistes n’osent même pas rêver de se placer.

Un peu de sérieux

Considérant le danger de l’usage des IA sur la cognition, la fainéantise cognitive qu’elle entretien, les biais qu’elle entretien, ses « hallucinations » et erreurs parfois grossières, ne devrait-on pas s’insurger de l’usage des IA dans le travail parlementaire, qui, même réservé à des tâches secondaires, a un pouvoir d’influence démesuré50 ?

Vendez un mythe

Tout comme vous exagérerez les dangers de vos IA à long-terme, vous surestimerez leurs capacités présentes, et appliquerez les techniques de marketing somme toute habituelles, à la frontière de la publicité mensongère.

Comme à l’université de médecine de Chicago, vous pourrez publier des vidéos promotiennels de vos IA effectuant des tâches qui n’existent pas encore51, ou bien par exemple faire la promotion d’un long métrage entièrement généré par une IA et « projeté en première à Cannes »52, une information qui pourra faire le tour du monde quand elle aura été reprise par le Wall Street Journal53, quand bien même le film a été projeté à Cannes pendant le festival, mais en dehors du festival.

N’ayez peur d’aucune limite dans l’exagération et le marketing, appliquez toutes les ficelles habituelles qui viendront s’ajouter à toutes les techniques spécifiques que nous avons parcouru ici, rendant la tâche pour la société toujours plus difficile à déméler le vrai du faux, le crédible de l’exagération, le scientifique de l’opinion, les faits des supputations, fabriquant ainsi toujours plus d’ignorance, sur laquelle vous pourrez vous reposer pour vous enrichir toujours plus, attirer des investisseurs irrationnels, et profiter d’un pouvoir toujours plus totalitaire.

Ou racontez juste n’importe quoi !

Que vous fassiez preuve de discours toujours contradictoires ou complètement stupides, que vous exposiez votre incompétence, votre inculture, votre ignorance totale, ne vous inquiétez pas, on vous laissera votre pouvoir.

  1. Face à l’IA générative, l’objection de conscience, ATelier d’ÉCOlogie POLitique, 30 novembre 2025 ↩︎
  2. Reporterre s’engage pour un journalisme sans IA générative, Reporterre, 5 juin 2026. ↩︎
  3. Exemple : Les traducteurs d’Arte dénoncent la destruction de leur métier par l’IA, Mediapart, 23 mars 2026. ↩︎
  4. Exemple : Doublage français : face à l’IA, la résistance s’organise, Le Point, 30 novembre 2025. ↩︎
  5. IA : « Les entreprises de la tech méprisent la société civile », Reporterre, 2 juin 2026.
    Entretien avec Théo Alves Da Costa, ingénieur dans l’IA et président de l’association Data for good, où il appelle au boycott de l’IA générative. ↩︎
  6. Les énormes pipelines de données qui alimentent les principaux systèmes d’IA générative reposent intrinsèquement sur des intrusions massives dans la vie privée, Amnesty International, 28 mai 2026.
    « Amnesty International appelle les États à interdire les systèmes autonomes d’IA générative dont la création repose sur le moissonnage illégal de données en ligne. » ↩︎
  7. Is AI Profitable Yet? ↩︎
  8. La France va ouvrir 35 data centers pour l’IA, Journal du Geek, 16 février 2025. ↩︎
  9. « Campus IA » dans les champs à Fouju (77) : le projet en 10 chiffres, Enlarge your Paris, 16 mai 2026. ↩︎
  10. Le 9e sommet Choose France débute avec un record d’investissements grâce à l’IA, Sciences et Avenir, 1 juin 2026. ↩︎
  11. Écouter aussi cet épisode de La science CQFD sur France Culture : Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  12. 751 contre 4 000, la machine bruxelloise s’emballe, Le Monde diplomatique, avril 2014. ↩︎
  13. LobbyFacts.eu ↩︎
  14. Dans les secteurs suivants, on trouve :
    Déchets : 5,5 millions d’euros,
    Aviation : 4 millions d’euros,
    Agriculture : 2 millions d’euros,
    Luxe : 2 millions d’euros,
    etc. ↩︎
  15. Parmi ceux qui ont pour clients des grandes entreprises du numérique (Amazon, Meta, Microsoft, Google, etc.) ou ont travaillé sur les lois en rapport avec l’IA, et qui ont dépensé plus de 2 millions d’euros en 2025 :
    Fleishman-Hillard, 12,7 millions d’euros dépensés en 2025,
    FTI Consulting, 8,5 millions d’euros,
    Burson, 7 millions d’euros,
    Rud Pedersen, 6,7 millions d’euros,
    DGA Group, 5,8 millions d’euros,
    Kreab, 5,2 millions d’euros,
    Flint, 4,2 millions d’euros,
    APCO, 4,1 millions d’euros,
    EPPA SA, 3,5 millions d’euros,
    FGS Global, 3,5 millions d’euros,
    Teneo, 3,4 millions d’euros,
    NOVE, 3,2 millions d’euros,
    Edelman, 2,8 millions d’euros,
    Forward Global, 2,5 millions d’euros,
    Acumen Public Affairs, 2,25 millions d’euros,
    Political Intelligence, 2 millions d’euros. ↩︎
  16. Comité de l’intelligence artificielle générative. ↩︎
  17. La CNIL est un « ennemi de la Nation », dit le représentant numérique de la France à Bruxelles, numerama. ↩︎
  18. Lê Nguyên Hoang de la chaîne YouTube Science4All l’explique dans Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  19. Écoutez cette excellente série sur France Culture : Agnotologie : la mécanique de l’ignorance. ↩︎
  20. Dans le sens donné par Ivan Illich. ↩︎
  21. IA : « Les entreprises de la tech méprisent la société civile », Reporterre, 2 juin 2026. ↩︎
  22. Lire Effet rebond, sur wikipedia. ↩︎
  23. « This could very well turn into the site where cancer gets cured. » ↩︎
  24. « The question is not whether AI will shape the world, it will. The question is whether you will help shape artificial intelligence » ↩︎
  25. « Whatever path you choose, AI will become part of how work is done. » ↩︎
  26. « The raise of artificial intelligence is the next industrial revolution. » ↩︎
  27. « My job is to help people destroy jobs.«  ↩︎
  28. « A kid born today will never be smarter than AI. » ↩︎
  29. Sur le travail du clic et la mort de familles entières dans les mines, lire ou écouter : Pour faire fonctionner toute l’IA, le colonialisme, l’impérialisme, l’exploitation, l’esclavage sont indispensables. ↩︎
  30. « They are grown, on a structure roughly modeled after the brain. » ↩︎
  31. « We find structures that mirror results from human neuroscience. We find evidence of introspection. We find internal states that functionally mirror joy, satisfaction, fear, grief, and unease. » ↩︎
  32. Lire ou écouter Petite histoire de l’I.A., ou regarder la conférence Petite histoire critique de l’intelligence artificielle. ↩︎
  33. Les citations de Chris Olah sont tirées de son discours donné au Vatican lorsque le pape a publié son encyclique sur le secteur de l’intelligence artificielle. ↩︎
  34. « They remain in important ways mysterious even to those of us who train them. (…) We’re entering an extraordinary world where those fictional characters speak to us, do work, have jobs. (…) We keep finding things that are mysterious, even unsettling », Chris Olah. ↩︎
  35. Il a quitté l’université à 18 ans sans diplôme, et travaille maintenant dans un domaine, l’interprétabilité mécaniste, qu’il s’est lui-même taillé sur mesure, qui est l’étude systématique de la structure des modèles d’intelligence artificielle. Il s’intéresse au traitement du langage naturel, mais sans jamais avoir impliqué la communauté existante sur le sujet.
    Naomi Saphra et Sarah Wiegreffe, Mechanistic?, dans Proceedings of the 7th BlackboxNLP Workshop : Analyzing and interpreting neural networks for NLP, Association for Computational Linguistics, 15 novembre 2024 (lire en ligne [archive]), p. 480-498 ↩︎
  36. Comment les lobbys industriels peuvent manipuler l’information scientifique, Centre pour l’éducation aux médias et à l’infirmation, 2020. ↩︎
  37. Lê Nguyên Hoang dans Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  38. Marie Garin, chercheuse au CNRS dans Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  39. Marie Garin dans Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  40. Retrait d’une étude phare sur les bienfaits de ChatGPT dans l’enseignement, Sciences et Avenir, 11 mai 2026. ↩︎
  41. IA : « Les entreprises de la tech méprisent la société civile », Reporterre, 2 juin 2026. ↩︎
  42. Marie Garin dans : Lobby : l’IA prend la grosse tech. ↩︎
  43. Anthropic co-founder Chris Olah’s remarks on Pope Leo XIV’s encyclical « Magnifica humanitas », Anthropic, 2026. ↩︎
  44. Voir par exemple cette description de l’emblématique licence GPL. ↩︎
  45. « Mitigating the risk of extinction from A.I. should be a global priority alongside other societal-scale risks such as pandemics and nuclear war. » Déclaration signée en mai 2023 par de nombreux dirigeants et influenceurs des industries technologiques comme Sam Altman, Bill Gates, Elon Musk, etc. publiée par le Center for AI Safety, une ONG californienne. ↩︎
  46. La crainte d’une « perte de contrôle » : Anthropic propose un moratoire sur l’IA, Sciences et Avanir, 5 juin 2026. ↩︎
  47. Le mot « singularité » est emprunté en particulier à la physique des trous noirs, et désigne le point où la théorie ne prévoit pas ce qu’il se passe, l’inconnu, qui se traduit par des valeurs infinies dans nos équations incorrectes qui décrivent le monde. Il faut noter qu’en physique, une « singularité » ne traduit aucune réalité physique mais juste une incompréhension. ↩︎
  48. Watch this former exec compare Facebook to Big Tobacco, CNN, 2020. ↩︎
  49. Comment l’IA se diffuse massivement à l’Assemblée nationale et au Sénat, Le Monde, 8 juin 2026. ↩︎
  50. L’autocomplétion des phrases peut déjà changer les opionions des utilisateurs, de manière inconsciente, y compris les utilisateurs et utilisatrices averties. Lire : Biais cognitif : l’autocomplétion par IA influencerait nos opinions sans que l’on s’en rende compte, Science et Vie, 10 avril 2026. ↩︎
  51. Revenge of The Business Idiot, Ed Zitron, 26 mai 2026. ↩︎
  52. Hell Grind, Wikipedia. ↩︎
  53. This Film Cost $500,000 to Make. $400,000 Was AI Compute Costs, Wall Street Journal, 20 mai 2026, corrigé le 26 mai 2026 pour préciser (trop tard) que le film n’a en fait pas du tout été sélectionné au festival. ↩︎

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