
Glacier d’Arolla, François Diday, 1874
4h du matin. Sous mon tarp, en boule dans mon duvet, je ne dors pas. Je n’ai aucune idée de la température, mais malgré l’absence de vent, le froid est suffisamment piquant pour que j’hésite entre sortir le nez pour respirer, et le garder au chaud dans mon duvet et atteindre le point critique où l’humidité de mon souffle se transformera en humidité dans le duvet. Je décide de me lever ; autant bouger pour profiter de la chaleur dégagée par mes muscles plutôt que de grappiller une heure ou deux, vautré dans l’inconfort. Il fait nuit noire, et la lune est aussi absente que les nuages, si bien que je dois trouver ma lampe frontale à tâtons sous l’ombre du tarp, malgré la splendide lueur de la Voie lactée. La montagne forme une barrière insondable sur un bon tiers du ciel, mais elle n’est pas menaçante et je ressens même sa présence comme protectrice ; après tout, c’est à elle que je m’accroche face au vide. Je suis à 1800m seulement, mais mon tarp est raidi par le gel, je dois le craquer pour le rentrer dans mon sac ; c’est une grave erreur et j’aurais dû savoir que ce gel se transformerait vite en eau dans le sac, mais il est trop tôt pour penser à tout. L’eau, on n’en a jamais assez dans la gourde, mais toujours trop partout ailleurs.
La matinée commence en terrain facile, par une descente douce dans le vallon pour traverser la Diosaz vers 1500 m, avant d’attaquer les mille mètres qui me séparent du sommet du Brévent. Après un petit déjeuner au bord de la rivière, je devrais arriver au sommet un peu après le lever du soleil. Non pas que je m’inquiète des horaires et des durées de marche ; cela fait une dizaine de jours que je chemine seul dans la montagne, à pied, et j’ai enfin perdu cette mauvaise habitude de planifier mes journées. À vrai dire, je ne sais pas exactement combien de jours se sont écoulés depuis mon départ des rives du Léman. Passé une première semaine de vie sauvage, on apprend le bonheur simple de vivre au présent sans vouloir planifier le futur ni constamment regarder le passé. Dans ce présent, je compte bien profiter des aiguilles rouges que je ne connais pas encore en attaquant l’ascension du Brévent par le nord, par les chemins de rando, à pas de tortue, avec mon sac lourd qui me permet la vie en autonomie plusieurs jours d’affilée.
Et sans me soucier des horaires donc, mon petit déjeuner sur le petit pont enjambant la Diosaz se fait en compagnie d’un couple de randonneurs qui ont passé la nuit là, après avoir descendu le Brévent la veille. On papote, on se réchauffe les mains au-dessus du brûleur qui chauffe l’eau du café, on se raconte les bouquetins placides, les marmottes grasses, les chamois vifs, l’aigle majestueux, mais aussi les innombrables criquets, les papillons étincelants, les colonnes de fourmis et la bande de chocards, et on se dit qu’il serait bien dommage de ne plus s’émerveiller des rencontres avec ces bêtes devenues pourtant quotidiennes, à dormir avec elles aux creux des combes. On se raconte aussi les paysages, la blancheur des glaciers en retrait, avec le même émerveillement, teinté d’une peine intense à la conscience d’assister à leur disparition.
À force de récits donc, j’entame l’ascension peu avant le lever du soleil, mais sur mon chemin du nord-ouest, la pointe des Vioz et l’aiguille de Charlanon me couvrent de leur ombre jusque tard dans la matinée, et c’est en pleine montée que les rayons jaunes me frappent. En l’espace d’un quart d’heure, je me défais de ma veste coupe-vent, de mon pull en polaire, de mon sous-pull à manches longues, et transforme mon pantalon en short. Du moment où je dois remuer les doigts pour éviter l’engourdissement du froid à celui où la transpiration me colle le t-shirt dans le dos, il ne semble s’être passé que la durée d’un cri de marmotte. Mon ascension ralentit, et devient nettement moins amusante. S’il est facile de lutter contre un froid raisonnable entre le gel et les dix degrés, la marche étant d’ailleurs le moyen le plus efficace, une marche en altitude sous une chaleur qui paraitrait raisonnable en plaine tourne vite pour moi au calvaire. Mais à force de persévérance, ébloui par le paysage, motivé par les myrtilles, j’arrive au col et au pied d’un névé rafraichissant, mais rendu particulièrement glissant par les rayons du soleil. Je résiste à l’envie de m’allonger sur cette neige qu’on disait éternelle à l’époque, mais qui, j’en suis sûr quinze ans plus tard, ne passe plus les étés. Non pas que je me refuse ce genre de petits plaisirs en chemin, mais la présence de quelques randonneurs plus haut m’en dissuade ; je m’étonne par ailleurs de cette présence, habitué que je suis à ne pas croiser plus d’une poignée de personnes chaque jour, et je décide, plutôt que de monter directement au sommet, de faire le tour du pic par l’ouest et le monter au sud.
La falaise qui me surplombe est raide et me cache l’est, la vallée de Chamonix et la chaîne du Mont Blanc. Au sud, une échelle fixe de quelques mètres m’attend, et la quinzaine de kilos de mon sac se fait bien sentir lors de ce dernier effort suspendu au-dessus d’un vide splendide. Tout aussi splendide se révèle être la vue sur le Mont Blanc, récompense d’un effort intense, mais que j’ai fait à mon rythme. Je plisse les yeux pour essayer de deviner mon itinéraire du lendemain après mon ravitaillement aux Houches, qui passera sous l’Aiguille du Goûter et ses flancs escarpés pour rejoindre le glacier de Bionnassay que je ne vois pas encore, et je m’étonne, comme à chaque col ou sommet, de la capacité de mes pieds et cuisses à me porter si loin et si haut chaque jour.
Je suis soudainement tiré de ma torpeur par de nombreux cris, des gens qui parlent trop fort dans la quiétude de cette montagne habituellement si sereine. Je me retourne et manque de chavirer dans le vide face à l’incongruité de la présence de cet homme, en t-shirt, sans matériel, une glace à la main, en tongs. Passé ma première réaction, c’est-à-dire lâcher un « Merde ! » un peu trop sonore, je m’avance un peu plus et découvre derrière le sommet la gare de téléphérique amenant les touristes directement depuis Chamonix. L’homme en tong se prend en photo devant le paysage, poste la photo sur ses réseaux sociaux virtuels, sans plus d’attention à la vie réelle, avant de retourner à petites foulées, handicapé par ses tongs, attraper la cabine du téléphérique qui repart. L’idée me traverse l’esprit de laisser trainer un bout de corde sur son chemin au bord d’un vide de plusieurs centaines de mètres, et d’étudier ce qu’il adviendra de lui.




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