
Portrait assis de l’empereur Yongle, Artiste inconnu, Dynastie Ming (1368 – 1644)
Huángdì est un souverain mythique de la haute Antiquité chinoise, qui aurait régné durant un siècle il y a plus de 4 000 ans, environ de 2697 à 2597 avant notre ère. Le Shiji, écrit au premier siècle avant notre ère par l’historien Sima Qian1, et la tradition le considèrent comme le père de la civilisation chinoise, le premier des cinq empereurs légendaires qui auraient régné avant la première dynastie, Xia. Devenu un dieu taoïste, il est aussi surnommé l’Empereur Jaune, lié à la terre, plus particulièrement comme le centre du monde. Avec ses quatre visages, l’Empereur Jaune aurait été capable de regarder en même temps dans les quatre directions. Son adversaire, redoutable, était le violent Chiyou, qui contrôlait le brouillard, la pluie et le vent. C’est en faisant appel à Ba, la déesse de la sécheresse, que l’Empereur jaune pu vaincre Chiyou, et depuis, Ba, qui n’est jamais retourné dans le ciel d’où elle venait, cause l’arrêt des pluies partout où elle passe. Le fleuve Jaune, le deuxième plus long fleuve de Chine après le Yangtsé, a vu naître la civilisation chinoise il y a 5 800 ans ; il doit son nom à sa couleur boueuse, charriant de grandes quantités d’alluvions qui fertilisent la grande plaine du nord de la Chine, et il est surtout réputé pour ses crues désastreuses et ses nombreux changements de cours tout au long de l’histoire de la Chine. On comprend mieux l’importance de la déesse de la sécheresse, et aussi de la couleur jaune, depuis toujours primordiale dans la culture chinoise, qui est devenue la couleur du pouvoir, et dont la teinte sur les vêtements a été réservée exclusivement à l’empereur sous les dynasties Ming et Qing, de 1368 à 1912. Le tapis de fonction, qu’on appelle facilement « tapis rouge » lors des événements en Europe et qui est même devenue une expression figurée, était également jaune en Chine, avant que l’occident n’y exerce son influence.
Le Ch’i, le flux d’énergie naturelle qui forme et anime l’univers et la vie, apparait probablement vers le 10ᵉ siècle avant notre ère en Chine, un peu avant les wuxing, les cinq agents, qui lui seront associés. Ces cinq agents, métal, bois, eau, feu, terre, sont les substances naturelles fondamentales qui permettent de catégoriser métaphoriquement tous les objets et phénomènes du monde naturel. Le Ch’i et les wuxing seront par la suite unifiés avec le yin et le yang apparus au 3ᵉ siècle avant notre ère et auront un impact considérable sur l’histoire de la pensée chinoise. Dans ce système, les correspondances pentanaires revêtent une importance capitale, qu’on retrouve dans le Huangdi Nei Jing, le Classique interne de l’empereur Jaune, le plus ancien ouvrage de médecine traditionnelle chinoise, datant des premiers siècles avant notre ère :
« L’homme est en union avec la voie céleste ; à l’intérieur du corps, il y a cinq viscères en correspondance avec les cinq sons, les cinq couleurs, les cinq époques, les cinq saveurs, les cinq positions »
Les cinq sons peuvent faire référence à la gamme pentatonique de la musique traditionnelle chinoise, et les cinq couleurs sont :
- blanc pour le métal,
- vert pour le bois,
- noir pour l’eau,
- rouge pour le feu,
- et jaune pour la terre.
Le jaune et la terre revêtent ici une importance particulière, situés au centre des quatre autres essences qui peuvent représenter les points cardinaux : le feu rouge pour l’été et le sud, le métal blanc pour l’ouest et l’automne, l’eau noire pour le nord et l’hiver, et le bois vert pour le printemps et l’est, tandis que la terre jaune sert de pivot central.Les associations de couleurs et des cinq éléments sont bien différentes des associations habituelles en Europe et nous rappellent encore qu’outre l’opposition du blanc et du noir, la symbolique des couleurs est essentiellement culturelle. Le Guanzi, encyclopédie des premiers siècles avant notre ère, nous aide à comprendre l’association de ces couleurs, des éléments et de leur symbolique :

« L’empereur jaune, afin d’accorder les cinq cloches, établit les notes de musique et soufflant fort ou doucement. Il nomma ainsi les cinq cloches : la première fut appelée cloche verte au grand son, la seconde, cloche rouge au son solennel, la troisième cloche jaune dispersant la lumière, la quatrième cloche blanche aveuglante dans sa brillance, la cinquième cloche noire rassurante dans sa constance. »
Les wuxing sont des éléments dynamiques : l’eau humidifie et coule, le feu brûle et s’élève, le bois courbe et se redresse, le métal adopte la forme qu’on lui demande, la terre se cultive. Ainsi, deux cycles en sont tirés ; l’un est créateur, l’autre est destructeur, de domination. Dans le cycle de génération, le bois peut être allumé pour produire le feu, qui brûle et produit les cendres qui retournent à la terre ; la terre engendre les minéraux, et le métal qui peut fondre comme l’eau, qui arrose et fait pousser les arbres et retourne au bois. Dans le cycle de domination ou de destruction, le bois puise la terre qui elle-même absorbe l’eau ; l’eau éteint le feu, qui fait fondre le métal qui lui-même tranche le bois.
Le yin et le yang de leur côté figurent les oppositions binaires. Le yang domine, il est le ch’i en mouvement, qui augmente, tandis que le yin est dominé, il est le ch’i qui revient à la quiétude. La terre, l’hiver, le deuil et les roturiers sont yin tandis que le ciel, l’été, la naissance et les nobles sont yang. Le rouge, masculin, actif et chaud, est yang, comme le blanc éclatant, alors que le noir et le bleu, froids, sont féminins.
Le rouge du feu, qui peut aussi évoquer le sang, pouvait anciennement avoir une connotation négative, mais fut porté lors des mariages pour effrayer les mauvais esprits, si bien qu’avec le temps son sens négatif a été oublié, et il est devenu couleur de fête, symbole de chance, de succès et de réussite financière. Il est en particulier la couleur de la fête du printemps, le Nouvel An chinois, et les robes de mariées sont rouges. Le blanc, la pureté et la luminosité du métal, accompagne les défunts, c’est la couleur du deuil. Le noir profond de l’eau symbolise le sérieux et le formel, la stabilité, le pouvoir, mais aussi le secret ; la mafia se dit « société noire » en chinois. Si le vert du bois rappelle la fertilité, le renouvellement, « porter un chapeau vert » signifie être cocu, et les malades ou personnes en colère ont un « visage vert » qui n’est pas sans rappeler ceux qui sont « verts de rage », ou dégoutés, en français. Associer vert et rouge est une faute de goût, comme d’ailleurs en Europe, et l’on peut se demander s’il ne faut pas voir là une conséquence du fonctionnement même de nos yeux et notre système nerveux visuel, calibrés précisément pour faire contraster ces deux couleurs. On comprend pourquoi des deux côtés du monde, si la peau d’un naturel plutôt rosé coloré par le sang prend une teinte verte, cela est plutôt mauvais signe…
- Sima Qian (-145 – -86) est le premier historien chinois à avoir tenté d’écrire l’histoire de la Chine depuis sa création, le Shiji, qui débute par l’époque de Huángdì. ↩︎


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