
Le jugement des morts en présence du dieu Osiris, Papyrus de Hunefer, c. 1275 avant l’ère commune.
Loin à l’ouest de la Chine de Huángdi, l’empereur jaune, dans l’Égypte antique les couleurs prennent une valeur symbolique plus directement liée aux phénomènes naturels, comme le jaune du soleil et le bleu du ciel, le vert de la végétation, ou le noir de la terre fertile des rives du Nil qui s’oppose au rouge du désert et du sang.
Le blanc de l’aurore, la lumière qui triomphe de l’obscurité, est un symbole de joie, mais aussi de la pureté requise pour le culte. Avec le jaune du soleil à son zénith, symbole d’immortalité, c’est la couleur de l’or blanc et jaune dont sont faits la chair et les os des dieux. Le blanc est aussi la couleur de la Hedjet, « la blanche », « la brillante », la couronne de la Haute-Égypte, qui s’emboite dans la Decheret, « la rouge », la couronne rouge de la Basse-Égypte pour former le pschent, la couronne des pharaons régnant sur les deux Égyptes. Le blanc est obtenu à partir de sulfate de calcium, ou bien de la céruse, ce pigment composé de carbonate de plomb qui a longtemps eu la faveur des peintres européens, notamment Léonard de Vinci comme j’ai pu l’écrire précédemment, mais qui pouvait déjà servir dans des fards blancs par les égyptiens, ignorant sa toxicité.
Le noir est le pendant nocturne du blanc et du jaune, couleur aussi bien de la nuit que du royaume des morts, il est la couleur d’Anubis, dieu funéraire maître des nécropoles et protecteur des embaumeurs ; mais contrairement à la symbolique chrétienne et européenne moderne, le noir n’a pas de connotation négative : il est aussi un symbole de renaissance et de fertilité. C’est en effet la couleur des terres fertiles des berges du Nil, du limon apporté par sa crue annuelle permettant aux cultures de renaître après la saison sèche. Au contraire de la Chine ancienne et des rives du fleuve jaune où les crues étaient catastrophiques, elles sont ici vitales pour le peuple agriculteur de l’Égypte antique. Le noir de ce limon fertile donne justement le nom ancien de l’Égypte : Kemet, « la terre noire ». À ce noir est associé le vert du papyrus et de la végétation en général, lui aussi symbole de régénération, et de jeunesse, de bonne santé. Osiris, dieu bienfaisant à l’origine de l’agriculture et de la religion, meurt noyé et démembré dans le Nil, assassiné suite à un complot fomenté par son frère cadet Seth. Mais la puissante magie de sa sœur Isis le ramène malgré tout à la vie, et il gagne l’au-delà, lieu de séjour des dieux, des bienheureux et des damnés, dont il devient le souverain. Osiris est ainsi représenté aussi bien du noir des morts que du vert de la renaissance.
Le rouge, désigné par le même mot que le sang (« desret » ou « decher ») en est le symbole, ainsi que du feu et du désert, mais aussi de la victoire. C’est la couleur de Seth, le dieu destructeur, qui avait les cheveux roux. Comme depuis des milliers d’années, on l’obtient grâce à l’hématite, l’oxyde de fer qui colore l’eau en rouge. Les égyptiens pensent d’ailleurs que l’hématite favorise la production de sang et peut en soigner les maladies. Elle sert aussi dans les cosmétiques, notamment les bâtons à lèvres, ancêtres de notre rouge à lèvres.
Le bleu du ciel, symbole de l’air quand il est clair, ou de la voûte céleste nocturne et des abysses quand il est sombre, est aussi la couleur du lapis-lazuli, pierre sacrée, en Égypte comme en Mésopotamie approximativement à la même époque, telle qu’elle est citée à plusieurs reprises dans l’Épopée de Gilgamesh. Nous reviendrons sur cette pierre – dont on tire le pigment outremer – dans notre histoire de la couleur… C’est aussi le bleu des représentations du dieu Amon, le dieu de Thèbes, « le Caché », « l’Inconnaissable », qui prend de multiples formes. C’est sous celle d’une oie qu’il a pondu l’œuf primordial d’où est sortie la vie, et sous celle d’un serpent qu’il a fertilisé l’œuf cosmique. N’ayant pas de « vraie » forme, il est parfois représenté comme un pharaon à la chair de ce précieux bleu. C’est justement durant la Ive dynastie égyptienne1, celle qui nous a laissé les grandes pyramides de Gizeh, qu’a été créé le premier pigment synthétique de l’histoire, le bleu égyptien, obtenu en cuisant du cuivre dans des sables siliceux et des roches calcaires, produisant du verre coloré ensuite réduit en poudre. On retrouve ce pigment aussi bien sur les sarcophages et sculptures que les peintures murales ou sur les papyrus dès 2500 ans avant notre ère environ. Ce pigment était moins cher que le lapis-lazuli qui devait être importé, bien que moins éclatant, et plus clair que le minerai naturel d’azurite disponible sur place. Il a aussi été découvert récemment2 que ce pigment pouvait servir sous les couleurs principales, pour moduler et accentuer les contours, en profitant ainsi de ses propriétés brillantes et biréfringentes3, plutôt que d’utiliser les plus habituelles terres sombres ou oxyde de fer. Cette découverte qui a surpris les experts modernes montre le soin qui pouvait être apporté à la peinture de l’Égypte Antique.
On retrouve en Égypte comme dans la Chine ancienne, ce contraste du blanc et du noir qui s’oppose aux couleurs vives et en particulier au rouge, mais dont les symboles et les valeurs culturelles diffèrent du tout au tout. Traversons la méditerranée et avançons un peu dans le temps plus au nord pour retrouver encore cette même opposition cachée derrière des symboles encore différents.
- Entre 2675 et 2545 avant notre ère, c’est la dynastie fondée par Snéfrou, le père de Khhéops. ↩︎
- Monica Ganio et al., Investigating the use of Egyptian blue in Roman Egyptian portraits and panels from Tebtunis, Egypt, Applied Physics A, 2015 ↩︎
- La biréfringence est la propriété physique d’un matériau dans lequel la lumière se propage de façon anisotrope, c’est-à-dire dépendant de la direction, de l’angle des rayons. Un effet de cette biréfringence est de provoquer un phénomène de double réfraction, dédoublant les images vues à travers le matériau. ↩︎


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