
Les piliers de la création, par l’instrument NIRCam du James Webb Space Telescope, NASA, ESA, CSA, STScI; Joseph DePasquale (STScI), Anton M. Koekemoer (STScI), Alyssa Pagan (STScI), 2022.
C’est dans la première moitié du 20e siècle que s’instaure l’opposition entre un bleu soi-disant masculin et un rose soi-disant féminin, dans le monde dit occidental. Les pantalons en jeans, historiquement bleus1, apparus au milieu du 19e siècle comme vêtements de travail pour les ouvriers et connaissant un rapide succès, ne sont peut-être pas étrangers à cette association du bleu au masculin. Mais cette association culturellement genrée du rose et du bleu commence vraiment vers les années 1 930 durant lesquelles la distinction entre les vêtements féminins et masculins devient claire, alors que les enfants sont plus clairement identifiés comme garçons ou fille. Le rose n’est toutefois pas encore tout à fait considéré comme la couleur féminine, même si l’opposition entre rose et bleu existe déjà, et il ne s’impose que dans les années 1950, d’abord aux États-Unis. C’est en fait le moment où l’on se met à acheter les vêtements pour enfants plutôt que de les fabriquer à domicile avec les tissus qu’on a sous la main. On peut penser d’ailleurs que, tout comme le pantalon en jeans a pu jouer un rôle sur la soi-disant masculinité du bleu, la poupée Barbie, commercialisée en 1959, ne soit pas pour rien dans la symbolique moderne du rose2. Cette opposition genrée des couleurs est donc plutôt récente et n’a rien d’historique ni n’a d’explication par l’évolution naturelle, quoiqu’aient pu en dire certains auteurs (récents) qui essaient de réduire la préférence pour le rose à l’adaptation des femmes préhistoriques à un rôle de cueilleuse de baies rouges pendant que les hommes chassaient3. Rien ne prouve d’ailleurs que les rôles étaient répartis de cette manière, et encore moins qu’une pression de sélection naturelle ait pu se faire sur cet aspect, et c’est à mon avis plutôt une tentative supplémentaire de justifier une discrimination sur des bases pseudo-scientifiques, de la même manière que les théories racistes du 19e siècle ont essayé de démontrer la supériorité de l’homme blanc sur des critères physiologiques fallacieux et non scientifiques. On retrouve par contre facilement dans l’histoire de l’art des portraits d’hommes vêtus de rose, couleur perçue comme virile comme j’ai pu l’évoquer précédemment, par exemple dans la peinture de Vasari4 au 16e siècle, dans un portrait du roi Henri IV de Jacob Bunel5 au début du 17e siècle ou pour les habits de l’enfant Jésus, portée par une Marie au manteau teinté du bleu traditionnel de la Vierge. Selon Michel Pastoureau6, c’est aussi le cas des garçons des peintures mondaines d’avant la Première Guerre mondiale, où les garçons sont plus souvent vêtus de rose que les filles. Il faut bien noter aussi que si, dans les magasins de jouets, les rayons destinés aux filles sont très majoritairement roses, les couleurs des rayons des garçons ne sont pas une déclinaison de bleus, mais en fait bien plus bariolés, multicolores, montrant bien comment l’usage du rose est une assignation à un rôle pré-établi, que l’on n’impose pas de la même manière aux garçons. Cela reste valable avec les produits du quotidien, donnant son nom à la « taxe rose » qui dénonce les prix plus élevés des produits genrés féminins. L’usage culturel, mais aussi politique ou commercial des couleurs n’est pas toujours – et même rarement – anodin, et l’on voit ici encore dans cet exemple grave comment une couleur, en devenant un symbole culturel, peut être un des (nombreux) outils d’assignation et de soumission de toute une partie d’une population.



C’est le même genre d’usage de la couleur que font les nazis en assignant le jaune aux juifs, notamment via le port de l’étoile de David, réactivant ainsi un code antisémite littéralement moyenâgeux. Le jaune, quand il ne symbolise pas directement l’or et la richesse comme sur le drapeau du Vatican par exemple, et à plus forte raison quand il n’est pas parfaitement lumineux et saturé, continue jusqu’à aujourd’hui d’être peu apprécié en Europe. En témoigne par exemple certains usages du jaune dans la langue française, comme dans l’expression « rire jaune » ou le fait qu’il puisse être « jaune pisse », mais bon, on ne va tout de même pas « en faire une jaunisse », en être trop contrariés.
Avec l’évolution de l’art moderne initiée dans la deuxième moitié du 19ᵉ siècle, et en particulier avec le développement de l’art abstrait au 20ᵉ siècle, la couleur prend une nouvelle place dans l’art et en peinture. Ce développement est permis par l’amélioration rapide de l’accessibilité des couleurs en peintures, par le développement du commerce international, mais aussi la démocratisation des tubes de peinture à capuchon à partir du milieu du 19ᵉ siècle. Le fauvisme au tout début du 20ᵉ siècle inaugure ces nouveaux usages colorés, dans une continuation des premiers pas des impressionnistes. En simplifiant les formes, soulignées par des contours très marqués et usant de grands aplats de couleurs très vives. La couleur n’est définitivement plus un moyen de reproduire la nature, mais un levier d’interprétation et le véhicule des émotions. Les fauves s’éloignent ainsi de l’usage du dessin, et donc de l’art académique, en faveur de l’usage de la couleur pour générer les formes, sans craindre de briser les harmonies traditionnelles dans de nouveaux contrastes audacieux7. Des innovations semblables à celles du cubisme, qui se concentre plus sur les formes, tandis que Kandinsky8 s’en inspire et plonge dans l’art abstrait. Il développe, au sortir de la Première Guerre mondiale, sa propre symbolique qui associe des formes géométriques aux couleurs. À trois couleurs primaires, il associe trois formes : triangle et jaune, carré et rouge, cercle et bleu ; Johannes Itten9 et Paul Klee10 construisent des associations similaires, et dans l’espace, qu’ils enseignent au Bauhaus. Ils ajoutent une dimension psychologique à leur symbolisme, à une époque où Freud11 et sa psychanalyse sont célèbres et influencent les milieux intellectuels et artistiques, aussi pour les critiquer d’ailleurs12. Itten demande par exemple à ses élèves de concevoir des assemblages plaisants de couleurs, et constate que tous présentent des compositions très différentes. Il en conclut que « les accords de couleur subjectifs sont un moyen de reconnaître les différents styles de pensée, de sentiment et d’action que l’on peut rencontrer chez les êtres humains ». Ces considérations n’ont toutefois pas grande valeur scientifique, tout comme la plupart des affirmations des publicitaires ou architectes d’intérieur qui cherchent à donner une valeur psychologique ou une influence des couleurs simpliste sur les états émotionnels par exemple. Les effets psychologiques de la couleur, s’ils sont bien réels, sont nuancés, en grande partie culturels, et variables selon les individus, et généralement difficiles à établir. Ainsi, dans une expérience en 201113 qui consiste à demander à des sujets de s’enfermer dans des pièces entièrement illuminées de rouge ou de bleu pour ensuite les interroger sur la durée qu’ils ont perçue de leur enfermement, on constate que l’enfermement dans le bleu parait nettement plus court. Pourtant, un article ultérieur, en 201814 montre exactement le contraire, à savoir que la durée du bleu est sur-évaluée15. Une troisième étude de 201416 affirme, elle, que c’est la durée rouge qui est sur-évaluée, mais que chez les hommes et pas les femmes17. De nombreux tests, qui intéressent le marketing, tendent à montrer que la couleur de la nourriture et des emballages influence le goût des aliments, ce que l’industrie a rapidement pris en compte aussi bien pour le packaging que l’usage de colorants alimentaires dans une nourriture artificielle à l’apparence de plus en plus contrôlée, renforçant probablement l’aspect culturel de ces influences, dans une boucle de rétroaction positive, un cercle vicieux.





L’artificialisation du monde engagée dans la deuxième moitiée du 20e siècle s’accompagne ainsi d’une explosion des couleurs dans tous les aspects de la vie, qui sont toujours des signes, au sens sémiologique18 du terme, des symboles, qui s’auto-entretiennent dans l’industrie culturelle et servent les mythologies contemporaines décrites par Roland Barthes19. Selon lui, « une de nos servitudes majeures [est] le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance. La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre »20. Il nous appartient alors de déconstruire ces signes, donc la couleur pour ce qui nous concerne ici, pour nous détacher de la doxa propagée par les mythes, qui est l’image que les puissants se font du monde et qu’ils imposent au monde.
C’est d’autant plus important que nous sommes réceptifs à la couleur, apparemment capable d’une grande influence sur nous. On sait par exemple que l’effet placebo est modulé par la couleur des pillules ; celles étant rouges, orangées, jaunes, fonctionnant mieux en tant que stimulants alors que les bleues et pourpres font de meilleurs calmants21. Mais encore une fois, il faut insister sur le fait que ce n’est pas là un effet direct de la couleur en tant que phénomène physique, mais bien en tant que signe sémiologique, culturel, et liée à l’attente des patients22. Le pouvoir de la couleur vient en effet très majoritairement du sens, culturel, qu’on lui assigne, de la sémiologie, comme nous avons pu le constater lors de ce tour du monde et des époques de la couleur. Tout en n’enlevant pas ce pouvoir à la couleur, cela permet de se rendre compte qu’il n’est pas une fatalité, qu’il n’est pas une conséquence naturelle des choses, mais bien une construction sociale qui s’inscrit dans une mythologie bien plus large ; cette prise de conscience nous permet alors d’analyser ces mythes et d’y résister si nous le souhaitons, de nous libérer. Ainsi, on peut constater comment l’art-thérapie, qui se veut une méthode de psychothérapie mais est très liée à la psychanalyse, ou la chromothérapie qui se veut un moyen de traiter divers syndrômes au moyen des couleurs, sont en fait des pseudo-sciences inefficaces23 24, tout comme la plupart des allégations des décorateurs ou du marketing sur un effet physiologique ou psychologique des couleurs sont complètement fausses, au delà des quelques évidences que nous avons pu constater comme l’importance des contrastes noir, blanc et coloré, ou l’effet de la juxtaposition du rouge et du vert, par ailleurs très utile dans les signalisations, routières par exemple, sans que l’on puisse y associer de quelconques sens et effets absolus, physiques ou biologiques. Rappelons par exemple que si en Europe le rouge est plutôt associé aux partisans de la révolution sociale alors que le bleu est plutôt associé aux partis libéraux et conservateurs, aux États-Unis la couleur du parti républicain est le rouge alors que celle du parti démocrate est le bleu.

Les images du JWST apparraissent d’abord presque noire (gauche). Elles sont ensuite transformées en un noir et blanc précis (milieu) puis compositées en couleurs artificielles (droite).
Le choix de la palette de couleurs, autant que le nom du phénomène, sont bien des choix arbitraires à des fins d’influence, de construction d’un mythe spatial.
Terminons ce tour par ces images du cosmos ancrées dans la culture populaire, de grandes nébuleuses, de supernovae, de galaxies, de nuages stellaires aux couleurs somptueuses livrées par les télescopes tels que Hubble ou le James Web Space Telescope (JWST). Ces images forment une mythologie de la conquête spatiale dans des décors somptueux, bien loins de la réalité d’un espace intersidéral d’un noir profond, partout. Contrairement à ces images et celles de la science-fiction, aucun de ces nuages n’est visible à l’oeil nu, aucune de ces couleurs n’est rélle ; parce que ce sont des images artificielles, recolorées, en utilisant d’ailleurs les palettes colorées de tableaux de maîtres. Si l’intention peut être de colorer les images en fonction des éléments visible, le choix de la palette colorée est tout à fait arbitraire et25… fait à des fins d’influence. Même en s’approchant physiquement des phénomènes représentés, ils resteraient désespérément invisibles, à la fois trop gigantesques et trop peu denses pour renvoyer la lumière comme celle qui est peinte sur ces images. Le récent JWST prend d’ailleurs ses images dans l’infrarouge26 invisible à l’humain, ces longueurs d’ondes qu’on utilise aussi pour révéler les secrets des tableaux de De Vinci par lesquelles nous avons commencé cette exploration culturelle des couleurs.
- On utilise un mélange de fibres teintées au bleu de Gênes (de l’indigo) et de fibres blanches ou crème, dès l’invention du tissu jean (de Gênes) au 16e siècle pour les voiles et vêtements de la marine génoise, elle-même suivie rapidement de l’invention à Nîmes du… denim, qui est issu d’une tentative des tisserands français de reproduire le jean que Gênes exporte dans toute l’Europe. ↩︎
- Michel Pastoureau, Le Rose Barbie, les Arts décoratifs, 2016. ↩︎
- Ne citons que cet article pour l’exemple :
Anya C. Hurlbert et Yazhu Ling, Biological components of sex differences in color preference, Current Biology, 2007.
Dans cet article, qui extrapole à partir des préférences colorées d’un tout petit échantillon non représentatif de 171 jeunes britanniques (de 20 à 29 ans) et 37 immigrés chinois au Royaume-Uni, une préférence générale pour le rose par les femmes attribuée à leur besoin de mieux voir les objets plus rouges dans leur rôle de cueilleuses, avant de se demander si ce ne serait pas aussi lié à leur rôle de soignantes, de s’occuper des enfants, où la capacité à discerner mieux les nuances de rose leur permettrait de mieux percevoir les variations de couleur de peau dues aux états émotionnels ; si c’est là effectivement une explication possible de la trichromie chez certains primates (mâles aussi bien que femelles), on ne peut certainement pas en déduire une préférence naturelle des femmes pour le rose, d’autant plus que la couleur de la peau des humains préhistoriques était bien éloignée du rose dont on parle aujourd’hui… Et l’article attribue ensuite la moindre préférence des femmes chinoises pour le rose (relativement aux hommes) au fait que tout le monde en Chine, hommes et femmes, préfère le rouge. ↩︎ - Giorgio Vasari (1511 – 1574) est un peintre, architecte et écrivain toscan, considéré comme un des fondateurs de l’histoire de l’art, à la suite de la publication de son recueil biographique Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes. Voir en particulier son tableau à l’huile Six poètes toscans pour une illustration du rose porté par les hommes, comme une des possibles nuances de rouge. ↩︎
- Jacob Bunel (1558 – 1614) est un peintre français. Dans son Portrait d’Henry IV en Mars, le roi, tout vêtu de rose, est représenté en guerrier viril écrasant une armure. ↩︎
- Michel Pastoureau, op. cit., 2016. ↩︎
- Voir en particulier Le Tigre, gravure sur bois en couleurs de Franz Marc, 1912, œuvre fauve emblématique. ↩︎
- Vassily Kandinsky (1866 – 1944) est un peintre russe naturalisé allemand puis français, considéré comme un pionnier de l’art abstrait. Il a enseigné au Bauhaus de 1922 à sa dissolution en 1933. ↩︎
- Johannes Itten (1888 – 1967) est un peintre russe et professeur au Bauhaus de 1919 à 1923. Itten enseigne en particulier la couleur avec ses propres variantes du cercle chromatique héritée de Goethe que j’ai expliqué dans un chapitre précédent. ↩︎
- Paul Klee (1879 – 1940) est un peintre allemand et professeur au Bauhaus. Son oeuvre suit un cheminement peu commun allant du constructivisme du Bauhaus à une pratique plus intuitive et spirituelle. ↩︎
- Sigmund Freud (1856 – 1939) est un neurologue autrichien et fondateur de la psychanalyse. ↩︎
- Bien que Freud jouisse d’une grande célébrité au début du 20ᵉ siècle, il a aussi subi de nombreuses critiques de son vivant, en particulier celles du philosophe des sciences Karl Popper qui s’y intéresse dans l’entre-deux-guerres. ↩︎
- Qu’on peut voir dans le documentaire de la BBC, Do You See What I See. ↩︎
- S. Thönes et al., Color and time perception: Evidence for temporal overestimation of blue stimuli, Scientific reports, 2018. ↩︎
- L’expérience porte sur seulement 13 participants, à priori européens, tous âgés de 20 à 26 ans. ↩︎
- Masahiro Shibasaki et Nobuo Masataka, The color red distorts time perception for men, but not for women, Scientific reports, 2014. ↩︎
- Ici l’étude porte sur 74 participants japonais, tous étudiants. ↩︎
- La sémiologie est la discipline scientifique qui les signes et leur sens, qui peuvent être de toutes formes, verbaux ou non verbaux, visuels, auditifs, tactiles, etc. Selon Roland Barthes, la tâche de la sémiologie est d’élever le « mythos », discours muet et confus, au niveau de l’explicitation logique du « logos ». ↩︎
- Roland Barthes (1915 – 1980) est un critique littéraire et un des principaux sémiologue français, un philosophe post-structuraliste. ↩︎
- Roland Barthes, Mythologies, 1957. ↩︎
- Anton J M de Craen et al., Effect of colour of drugs: systematic review of perceived effect of drugs and of their effectiveness, BMJ, 1996 ↩︎
- Barbara Dolinska, Empirical investigation into placebo effectiveness, Irish Journal of Psychological Medecine, 2014. ↩︎
- Position du Conseil national de l’Ordre des infirmiers sur les pratiques non conventionnelles de santé : Art-thérapie ↩︎
- À propos des faiblesses méthodologiques des études sur ces pratiques, lire Art, bien-être et cerveau : étudier les effets de visites au musée, de Véronique Agin et Denis Vivien sur The Conversation (theconversation.com). ↩︎
- How Are Webb’s Full-Color Images Made?, NASA ↩︎
- Plus on observe des phénomène éloignés dans le cosmos, plus les rayons qui nous parviennent sont de longueurs d’ondes qui s’allongent, en raison de l’expansion de l’univers. Les étoiles et galaxies observées s’éloignant de nous à grande vitesse, un phénomène similaire à l’effet Doppler du son a lieu sur la lumière, et les rayons énergétiques de longueurs d’ondes courtes à leur émission nous parviennent dans l’infrarouge. ↩︎




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