
La mort de Didon, Giovanni Battista Tiepolo, entre 1757 et 1770
Au 2e millénaire avant notre ère, sur les terres à l’est de la méditerranée, dans une zone qui correspond approximativement à l’actuel Liban, de nombreuses villes existaient, capitales de petits royaumes indépendants, mais de cultures très proches et reliées par la langue et les croyances. Ce sont par exemple Byblos (Jubayl), Sidon (Sayda), Tyr (Sour), Arzwad… Vers la fin de ce millénaire, en 1200 avant notre ère, ces villes sont dégagées de la tutelle des puissances environnantes, Égypte et empire hittite, et disposent d’une nouvelle autonomie qui leur permet d’étendre leurs réseaux commerciaux et s’étendre sur les presque toutes les rives de la méditerranée, fondant de véritables thalassocraties, qui combinent des flottes militaires et commerciales. La plus connue d’entre elles est sans doute celle fondée par la légendaire princesse Didon, de Tyr : Carthage, plus tard détruite et reconstruite par les romains. Ces ports et ces villes forment une civilisation dont les grecs appelleront le peuple Phoinikes, originaire de la région Phionike, la Phénicie.
Si l’origine exacte du terme « Phénicie » est difficile à établir, il semble pouvoir être relié au terme grec φοῖνιξ (phoînix) qui peut signifier « rouge pourpre »1. L’association de cette couleur à la Phénicie peut s’expliquer de multiples manières : en renvoyant à la couleur tannée de la peau des phéniciens, ou à la couleur rouge de la mer sur les côtes de l’actuelle Palestine et de Beyrouth2, qui pourrait être due à la présence de fer dans le fond de la mer, expliquant ainsi la « mer vineuse » citée dans Homère, ou encore à des algues3 ou la couleur de la mer au couchant, ou celle au levant. Mais une autre explication possible, probable, du lien entre la couleur pourpre et la civilisation phénicienne, se rapporte à leur production réputée, et importante dans la puissance de leur commerce à travers la méditerranée, de teinture et de tissus pourpres.
La pourpre la plus estimée est, en Asie, celle de Tyr
Pline l’Ancien
Cette couleur pourpre était alors tirée de gastéropodes à la coquille ovale hérissée de pics, du genre Murex, en particulier Murex brandaris (ou Bolinus brandaris), gros mollusque de 9 cm, dont une glande produit le « pourpre de Tyr » et aujourd’hui péché pour sa chair.

Cette couleur est alors très coûteuse à produire, mais exceptionnellement vive et résistante, si bien qu’elle devient un produit de luxe dans tout le monde méditerranéen, et les vêtements pourpres destinés aux dieux et aux classes dirigeantes. Ce pourpre est le symbole du pouvoir à Rome, où la vivacité des vêtements rouges montrent le statut social de celui qui les porte ; les vêtements intégralement pourpres sont réservés au pouvoir impérial.
Plus tard, les cardinaux de l’Église catholique portent toujours un vêtement pourpre, bien que la nécessité de le différencier du violet des évêques a progressivement tiré ce pourpre hérité des romains vers l’écarlate qui deviendra la couleur du pouvoir au Moyen Âge.
Ce pourpre phénicien montre bien l’importance de la couleur dans les cultures humaines, et comment une simple couleur peut soutenir un empire commercial en prenant une grande valeur, et comment cette valeur attribuée à la couleur en fera un marqueur social, particulièrement à travers des codes vestimentaires. On retrouvera d’ailleurs ces usages spécifiques de la couleur à travers toutes les cultures et civilisations.
- À la recherche des Phéniciens, Josephine Crawley Quinn, 2019. ↩︎
- Prolégomènes à une histoire de la métallurgie du fer au Levant Sud, Sylvain Bauvais, Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem, 2008. ↩︎
- La mer dans l’Odyssée, Jacqueline Goy, Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque, 2003. ↩︎


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