
Le 28 juillet 1830, la Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830
Goethe est notre porte d’entrée dans le 19ᵉ siècle, mais bien que la couleur revête une certaine importance dans l’art et en peinture, qui sera affirmée avec le romantisme puis l’impressionnisme, lui-même ne se vêt que d’un noir profond et propre, dont seule les variations de matière apportent une petite once de contraste, recouvrant un linge de corps d’un blanc impeccable tout aussi épuré.

Après un siècle des lumières plus haut en couleurs, c’est l’usage pour les hommes de pouvoir, renonçant à toute frivolité pour plutôt dégager une aura de sérieux, de tempérance… Et de richesse, de la même manière finalement que les nobles, intellectuels et hommes de pouvoir du 16ᵉ siècle. Alors que les clavecins arboraient de vives couleurs, les pianos qui viennent d’être inventés sont généralement laqués en noir, dans une tradition qui perdure encore aujourd’hui. La couleur, à prendre dans le sens de « teintes » qui s’opposent au noir et au blanc, est ainsi bien plus courante chez les classes populaires, qui, quand elles n’ont pas les moyens de se couvrir de vêtements intégralement teintés, usent de foulards, châles, gilets colorés et s’opposent avec fierté au « grand monde ». Les femmes aussi, qui n’ont pas cette contrainte d’arborer toujours un air sérieux, profitent des couleurs et des modes changeantes.


Comme le dénonce déjà John Ruskin à l’époque, ce tableau témoigne d’un impérialisme et d’un colonialisme qui porte un regard exostisant sur les cultures non-européennes, ici teinté d’orientalisme (lire plus bas).
Avec la révolution industrielle, le développement des sciences et de la chimie, c’est au 19ᵉ siècle, le siècle du charbon, qu’apparaissent les premiers colorants et pigments de synthèse, notamment issus de goudrons de houille. Le premier colorant synthétique est découvert en 1856 par William Henry Perkin, par hasard. Alors âgé de seulement 18, ce jeune chimiste participe à un concours lancé par son professeur von Hofmann1, et essaie de synthétiser de la quinine comme remède à la malaria. Suite à ses manipulations, il obtient une pâte goudronneuse noire, ce qui est assez courant lors de l’échec de synthèses organiques, mais découvre en essayant de nettoyer ses dégâts qu’en la diluant à l’alcool, on obtient une solution violette qui colore facilement la laine ou la soie. Il vient de découvrir la mauvéine2 et fait breveter la découverte avant de la commercialiser. Le nouveau colorant est alors fabriqué dans la première usine de colorant de synthèse de l’histoire, près de Londres, et six ans plus tard, la reine Victoria revêt une robe en soie violette colorée à la mauvéine. Tout en ouvrant des débats esthétiques sur l’authenticité des couleurs naturelles ou artificielles – c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une nouvelle couleur est créée ! – la mode se saisit de la mauvéine qu’on retrouve rapidement sur les textiles bien sûr, mais aussi en peinture, en architecture, dans les arts décoratifs…

Le 19ᵉ siècle voit aussi se développer la critique artistique, dont John Ruskin3 est une figure majeure durant l’ère victorienne au Royaume-Uni. Il est un critique d’art très influent dont l’œuvre a marqué Marcel Proust, qui l’a traduite. Auteur prolifique moins connu en France, il écrit pour informer, enseigner, éduquer, et fonde plusieurs institutions et musées à destination des classes ouvrières, telles que le St George’s museum, à Sheffield. Défenseur de l’art et l’artisanat, admirateur et défenseur de la nature dans un monde dont il considère que l’industrialisation représente un danger aussi bien pour la civilisation que pour le monde naturel, il est aussi un grand penseur de la couleur, pour qui elle symbolise la beauté de la faune et de la flore. Intransigeant, il estime que si le peintre l’utilise correctement, son travail est sublimé, mais aussi que s’il commet la moindre erreur d’harmonie ou de nuance, l’œuvre est gâchée. Ruskin ne fait pas qu’écrire, mais pratique et enseigne le dessin ; il produit de nombreuses études, notamment à l’aquarelle, où il accorde une attention particulière à la reproduction fidèle des couleurs de la nature4.


Cette manière d’approcher la couleur nous rappelle que malgré l’image qu’on en a, l’époque victorienne n’est pas que teintée de gris et de charbon, mais aussi, et surtout, par un retour à l’observation détaillée de la nature et de la couleur pour ce qu’elle est, la pensée de Ruskin invite à remettre en cause l’usage culturel de la couleur, telle que la couleur genrée, mais aussi la couleur racisée, le traitement artistique de la couleur de peau, à une époque colonialiste et impérialiste, où l’on porte un regard exotisant sur les couleurs culturellement lointaines. Ce sont là des questions toujours d’actualité.

D’un usage toujours culturel, la couleur joue aussi un rôle dans la lutte des classes qui se développe tout au long du siècle et se prolonge jusqu’à aujourd’hui ; le jaune autrefois associé aux voleurs et aux faux monnayeurs continue de symboliser la traitrise, celle de l’ouvrier qui ne fait pas la grève, celle du briseur de grève. Assez ironiquement, ou cyniquement, ce jaune est assumé par les premiers syndicats de collaboration, la « droite prolétarienne » qui refuse l’affrontement avec les patrons et la grève comme mode d’action. Ces syndicats jaunes, la Fédération nationale des jaunes de France autant que les « yellow unions » du Royaume-Uni et des États-Unis ou « i gialli » italiens, est choisi aussi bien comme opposition au rouge communiste que comme ce qu’on appelle le « retournement du stigmate » en sociologie, une réappropriation volontaire d’une épithète injurieuse, d’une façon semblable aux qualificatifs « sans-culottes », « communards » ou « gueux ». Le rouge du socialisme et du communisme auquel les syndicats jaunes s’oppose évoque le sang des ouvriers en lutte.

Le drapeau rouge est celui de l’association internationale des travailleurs (la première internationale) dès 1864, et il prend une importance particulière en 1871 lors de la Commune de Paris, où il s’oppose au drapeau tricolore français, symbole de la répression bourgeoise. Il me semble important ici de rappeler que la Commune de Paris se termine par la semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, durant laquelle les membres de l’insurrection sont exécutés en masse. On estime le gouvernement de Versailles responsable d’environ 10 000 morts du côté des insurgés, qui eux se livrent à l’exécution d’une centaine d’otages5. Après la Commune, le drapeau rouge est interdit par la nouvelle République, tandis que des tensions apparaissent entre communistes qui adhèrent aux idées de Marx6, et anarchistes qui suivent plutôt celles de Bakounine7 8. L’association internationale des travailleurs disparaît petit à petit, mais les anarchistes continuent leur combat, et lors d’une manifestation des sans-travail à Paris le 9 mars 1883, Louise Michel9 improvise un drapeau noir à partir d’un vieux jupon et d’un manche à balai. La même année, un des premiers journaux du mouvement s’intitule Le Drapeau noir, signe de deuil et de vengeance qui devient emblème des revendications sociales anarchistes.

C’est aussi vers la fin du 19ᵉ siècle que les vêtements pour bébés commencent à être genrés. Jusque-là, l’hygiénisme fait du blanc la preuve de la propreté de l’enfant, alors qu’on fait bouillir les vêtements sales, et il devient la couleur préférentielle des layettes dans les familles aisées qui en ont les moyens. Il faudra attendre la toute fin du 19ᵉ siècle pour que la chimie produise des teintes roses résistantes à l’ébullition, et jusqu’aux années 1920 pour le bleu, ce qui correspond à la période où les vêtements pour enfant commencent à être genrés, notamment aux États-Unis10.
- August Wilhelm von Hofmann (1818 – 1892) est un chimiste allemand ayant synthétisé plusieurs nouveaux composés organiques et découvreur de l’aniline, à la base de nombreux colorants bleus, violets, mauves, rouges, et aussi parfois noirs, bruns et verts. ↩︎
- Pour le plaisir, en voici le nom complet : acétate de 3-amino-2,+-9-diméthyl-5-phényl-7-(p-tolylamino)phénazinium. C’est en fait une molécule organique, donc composée surtout d’atomes de carbone et hydrogène, mais aussi d’un atome de chlore et quatre atomes d’azote. ↩︎
- John Ruskin (1819 – 1900) est un écrivain, peintre et critique d’art britannique devenu rapidement célèbre grâce à son travail de critique. ↩︎
- Lire Comment la couleur est devenue un enjeu majeur de l’histoire de l’art, Stella Granier, The Conversation, 2023. ↩︎
- Sans compter les milliers de condamnations à mort, à la déportation et au bannissement qui suivront, avant les lois d’amnistie de 1879 et 1880. Les destructions sont aussi massives, en raison de l’usage de l’artillerie et d’incendies. La basilique du Sacré-Cœur sera alors construite dans les années qui suivent sur la colline de Montmartre, précisément là où commença la Commune et où eurent lieu les premières exécutions, comme une provocation. ↩︎
- Karl Marx (1818 – 1883) est un philosophe, économiste et historien prussien, grand théoricien du socialisme et du communisme. Il développe une vision matérialiste de l’histoire (où les événements historiques sont conditionnés par l’évolution des forces productives, dont découlent les classes sociales), et analyse la production capitaliste et ses conséquences, processus d’exploitation et d’aliénation sociale, fétichisme de la marchandise. Il participe au mouvement de la lutte des classes pour parvenir à une société sans classes, sans patriarcat, sans argent, sans États, et démocratique, basée sur la propriété collective des moyens de production. ↩︎
- Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine (1814 – 1876) est un philosophe russe, théoricien de l’anarchisme, fondateur du socialisme libertaire qui vise à l’abolition de l’État et de la propriété privée des moyens de production fondée sur l’autogestion politique et économique, la solidarité et la responsabilité individuelle, s’appuyant sur les mutuelles et la forme coopérative des entreprises pour l’aspect économique, et la démocratie directe, le mandat impératif et si nécessaire la nomination d’une assemblée par tirage au sort dans un échantillon large et représentatif, pour l’aspect politique. ↩︎
- Entre Marx et Bakounine, les différences ne sont pas tant sur le diagnostic, sur le fond ou le but à atteindre par la révolution sociale, mais sur la méthode, la « dictature du prolétariat » du communisme étant une phase transitoire, mais nécessaire pour abattre la bourgeoisie, vers une sortie du capitalisme. ↩︎
- Louise Michel (1830 – 1905) est une institutrice, écrivaine et philosophe française. Elle est une figure majeure de la Commune de Paris et une figure féministe influençant profondément l’anarchisme. ↩︎
- Jo Barraclough Paoletti, Pink and Blue: telling the boys from the girls in America, Indiana University Press, 2012. ↩︎



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