
La mort d’Empédocle, Salvator Rosa, c. 1665 – 1670
Au 5e siècle avant notre ère et en Grèce, Empédocle1 tente de découvrir l’Arkhè, l’origine du monde, la cause de toute chose. Alors que selon Thalès2, un peu plus d’un siècle avant, l’eau est le principe supérieur dont procèdent les autres éléments, l’air (l’eau raréfiée), la terre (eau condensée) et le feu (nourri par l’air), pour Empédocle, deux principes règnent successivement sur l’univers, dans un cycle qui se répète : l’Amour, ou la concorde, et la Haine, ou la discorde. À un état de concorde où règne l’Amour et tout est uni, succède progressivement la discorde et la Haine jusqu’à la séparation complète des éléments fondamentaux : l’air (l’atmosphère), puis le feu (les étoiles et le jour), la terre, et enfin l’eau. Ce cycle est aussi présent dans le vivant : nous naissons androgynes, dans un état primitif où l’Amour domine, avant que la Haine conduise à la sexualisation, faisant de nous des individus errants et solitaires cherchant à s’unir sous l’impulsion de l’Amour.
« À un moment donné, l’Un se forma du Multiple, à un autre moment, il se divisa, et de l’Un sortit le Multiple – Feu, Eau et Terre, et la hauteur puissante de l’Air. »
Empédocle

Ces quatre éléments qui composent toutes choses sont associés aux dieux :
Empédocle
« Connais premièrement la quadruple racine de toutes choses : Zeus aux feux lumineux, Héra mère de vie, et puis Aidônéus, Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s’abreuvent. »
Zeus, dieu de la lumière céleste, représente le feu, Héra son épouse désigne l’air, Aidônéus (Hadès), dieu des enfers, représente la terre, et enfin Nestis (Poséidon) désigne l’eau. On retrouve dans cette intuition des quatre éléments les quatre premiers états de la matière découverts en physique (solide, liquide, gazeux, et plasma pour le feu, un état découvert seulement au 20e siècle). Empédocle associe aussi les éléments à des couleurs, et sans surprise, on y retrouve le contraste noir et blanc, associé au rouge, puis au jaune ; mais bien que trois de ces éléments soient communs avec trois des cinq wuxing chinois, seule l’association du noir et de l’eau est commune. Ainsi :
- le feu est blanc,
- l’eau qui s’y oppose est noire,
- l’air est jaune,
- et la terre est rouge.

Empédocle s’intéresse à nos perceptions du monde, à notre sensibilité. Pour lui, des effluves, des émanations se détachent des objets et sont reçues par nos organes perceptifs, équipés de pores filtrant ces effluves. Socrate l’explique ainsi à Ménon, tel qu’écrit par Platon3 : « Il s’échappe de tous les êtres des effluves (…) et il y a dans les êtres des pores qui reçoivent et laissent passer ces effluves. (…) Parmi les effluves, les uns sont exactement proportionnés aux pores, tandis que d’autres sont plus ténus ou plus gros ». Ainsi, un objet constitué de l’élément terre produit un effluve transportant cet élément jusqu’à l’œil, dont les pores parfaitement ajustés à l’élément terre qui s’y trouvent font naître une perception rouge-brun. Chacun des quatre éléments est la clef des quatre serrures présentes dans nos organes perceptifs. La perception, et celle des couleurs en particulier, naît de la rencontre du semblable, du complémentaire, et les éléments sont ce que nous avons en partage avec le monde. L’humain est une portion du monde, il en fait partie intégrante, il n’est pas un observateur extérieur. Alors que pour Platon un siècle plus tard, l’art et le peintre sont des illusionnistes ne reproduisant que l’apparence des choses, pour Empédocle, en prenant « dans leurs mains des matières de couleurs variées », les peintres produisent « par leur moyen des formes similaires à toutes choses, faisant des arbres et des hommes et des femmes, des bêtes et des oiseaux et des poissons qui demeurent dans les eaux ». La couleur est indissociable de la matière, du pigment, et donc des éléments qui la forment.
« Car je fus déjà un jour un garçon et une fille, et plante et oiseau et poisson qui trouve son chemin hors de la mer. »4
Empédocle
Selon Nietzsche5, Empédocle était « la figure la plus bariolée de la philosophie ancienne », et Favorinus d’Arles6 nous dit qu’« il s’habillait de vêtements de pourpre avec une ceinture d’or, des souliers de bronze et une couronne delphique » et que « quiconque le rencontrait croyait croiser un roi ». L’or, le bronze le pourpre et les couleurs rouges étaient en effet les couleurs les plus importantes dans la Grèce antique.
On différencie ainsi l’échelle allant du noir représentant un tissu non teint, souillé, au blanc du tissu non teint et immaculé, et la couleur rouge, qui s’y oppose ; contrairement au noir sale et au blanc incolore, le rouge est la teinte qui a un réel statut de « couleur ». C’est d’ailleurs une couleur très importante des temples grecs. S’il ne nous en reste aujourd’hui que le marbre blanc et immaculé, ils sont en réalité en grande partie recouverts de peinture, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur. Pour les grecs de l’époque, il est inconcevable de laisser le néant blanc envahir la pierre. Si les colonnes et les escaliers restent blancs, les reliefs sont tous colorés de couleurs vives, rouge, bleu, or. Sous le fronton et au-dessus des colonnes, les frises doriques7 alternent les triglyphes, striés de raies verticales, peints de bleu, contrastant avec les métopes, dont le fond rouge fait ressortir les bas-reliefs figuratifs teintés. Le bleu du ciel, résidence des Dieux, est attribué aux garçons, tandis que le jaune, associé à l’or, est une belle couleur, signe de richesse, de fertilité, de chaleur, de joie et de lumière, souvent associée au sacré ; Selon Hérodote8, le phénix est rouge et or. C’est une couleur cérémonielle des Romains, portée aussi lors des mariages, jusqu’à l’époque impériale9 où, pour des raisons méconnues, elle se déprécie au point qu’on évite de la porter. Au théâtre le jaune devient alors la couleur des affranchis, des parvenus, des efféminés et des hypocrites10.
- Empédocle (c. -490 – c. -435) est un philosophe présocratique grec de Sicile, aussi poète et ingénieur. Il ne nous reste que des fragments de deux poèmes décrivant sa philosophie : De la nature et les Purifications, et d’autres fragments chez Platon (dans La République), Aristote (Métaphysique) ou Plutarque (Dialogue sur l’Amour). Il est influencé par Parménide et Pythagore dans sa conception de l’un et du multiple. ↩︎
- Thalès de Milet (c. -625 – c. -545) est un philosophe et savant grec légendaire, qui semble n’avoir rien écrit, mais à qui l’on attribue de nombreux exploits, comme le calcul de la hauteur de la grande pyramide de Khéops, la prédiction d’une éclipse ou le théorème de Thalès en géométrie. Il aurait effectué un séjour en Égypte où il aurait appris les sciences égyptiennes et babyloniennes, et il est l’auteur de nombreuses recherches en mathématiques. Il est une figure majeure du raisonnement scientifique, s’éloignant de la mythologie au profit de l’observation et la démonstration. ↩︎
- Platon (-427 – -347) est un philosophe grec contemporain de la démocratie athénienne, élève de Socrate. Il explore la métaphysique, l’éthique, l’esthétique et la politique. Il a notamment comme élève Aristote, à l’académie qu’il a lui-même fondée à Athènes. Platon développe notamment une théorie des formes selon laquelle les concepts, les idées abstraites, existent réellement, sont universelles et forment les modèles, les archétypes, des choses et des formes que nous percevons dans le monde. Il y a une dualité entre notre monde et sa réalité sensible, et le monde des formes, accessible uniquement par l’intellect, par l’abstraction, la conceptualisation. Dans sa pensée, le peintre qui reproduit un objet sensible nous éloigne ainsi encore un peu plus du monde des formes, de l’intellect et donc de la compréhension profonde du monde. ↩︎
- Dès le 6ᵉ siècle avant notre ère, Anaximandre, philosophe grec élève de Thalès, pensait que la terre était née du réchauffement et de l’évaporation de l’eau, et que de cette eau et cette terre réchauffées étaient sortis les poissons, et que c’est ensuite de ces nouveaux animaux que sont littéralement sortis les humains, en quelques étapes (effectuant une partie de la transition dans la bouche de gros poissons pour se protéger du climat, avant de perdre leurs écailles primordiales). ↩︎
- Friedrich Nietzsche (1844 – 1900) est un philosophe, philologue, compositeur, poète et écrivain allemand. Sa philosophie est essentiellement une critique de la culture occidentale moderne, de ses valeurs morales et religieuses (chrétiennes), politiques et philosophiques (le platonisme et tous les dualismes métaphysiques). En dévaluant ces valeurs, il appelle à l’avènement du surhumain, encore plus au-dessus des hommes que ceux-ci ne le sont du singe, donnant un sens à l’histoire sans but de l’humanité. ↩︎
- Favorinus d’Arles, ou Fanus (c. 80 – c. 160) est un philosophe antique, sceptique dont Diogène Laërce et d’autres ont conservé des fragments. Il enseigne la rhétorique à Athènes puis à Rome sous Hadrien avant d’en être chassé pour ses sarcasmes. Il est un ami de Plutarque qu’il a quelques fois imité. ↩︎
- L’ordre dorique est le premier des trois ordres architecturaux reconnus par les grecs, dont les colonnes ornées de 20 cannelures se terminent par un chapiteau plat, simple, sans décors. Apparu au 7e siècle avant l’ère commune (faisant sans doute suite à un protodorique égyptien du 11e siècle avant l’ère commune), il précède l’ordre ionique apparu au 6e siècle avant notre ère, dont les chapiteaux sont ornés de volutes, et l’ordre corinthien dont l’invention est contemporaine de l’écriture de La République de Platon, vers 380 AEC, qui se caractérise par des chapiteaux décorés de deux rangées de feuilles d’acanthe et une grande richesse d’éléments en reliefs. ↩︎
- Hérodote (-484 – -425) est un des premiers géographes grecs et considéré comme le premier historien, surnommé « Père de l’Histoire » par Cicéron 300 ans plus tard. ↩︎
- Du règne d’Auguste, premier empereur romain en 27 avant notre ère, à la prise de Rome par le général Odoacre en 476 de l’ère commune. ↩︎
- Je paraphrase ici Michel Pastoureau, Jésus chez le teinturier. Couleurs et teintures dans l’occident médiéval, Le Léopard d’Or, 2000. ↩︎


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